Essais

L’antiphilosophie lacanienne selon Badiou

L’antiphilosophie lacanienne selon Badiou

02 décembre 2013 | PAR Franck Jacquet

L’édition des séminaires d’Alain Badiou continue aux éditions Fayard. Le philosophe travaillant sur l’Un et le multiple a consacré plusieurs de ses séminaires à l’antiphilosophie. Pendant du séminaire sur Malebranche publié à la rentrée, l’ouvrage reprend chronologiquement les séances portant sur Lacan durant l’année universitaire 1994-1995 et laisse entrevoir les interprétations, parfois les constructions, de l’auteur sur l’une des grandes figures des sciences humaines et sociales du XXe siècle français, qui a d’ailleurs plus essaimé à l’étranger qu’en France.

[rating=4]

badiou lacanUne philosophie à même de déconstruire la vérité

Le nœud de l’antiphilosophie lacanienne réside en un point pouvant paraître simple : on doit remettre en cause la philosophie en ce qu’elle établit l’amour de la vérité comme puissance et en ce qu’elle prétend dire le réel. L’antiphilosophie est construite pour Badiou à partir d’une figure tutélaire, Nietzsche, pourtant quasiment absent du volume et des références évoquées autour du psychanalyste français. Au contraire, il faut comprendre la position de Lacan par rapport à Wittgenstein dans un premier temps : pour les deux se pose la question de l’identification de la matière et de l’acte antiphilosophiques. Procéder de manière radicale par l’éviction du moi de la réflexion, c’est le premier pilier de l’antiphilosophie. Lors de la séance inaugurale, celui qui se trouve en situation de professer plutôt que de polémiquer utilise ainsi théâtre et poésie pour montrer que l’antiphilosophie élimine le « je ». Seconds piliers qu’il faut battre en brèche pour déconstruire la philosophie : la vérité et son énoncé. L’antiphilosophie générera donc ce que l’auteur nomme « la destitution de la catégorie de vérité ». Le psychanalyste répond d’ailleurs aux critiques qui lui furent présentées par un énoncé de ses enseignements de 1973 selon lequel « il y a du rapport d’être qui ne peut pas se savoir ». C’est alors qu’on peut dégager clairement Lacan de Wittgenstein ou des autres : les mathématiques sont l’unique science possible du réel. Lacan déconstruit donc progressivement vérité, sens et appréhension du réel dans l’acte philosophique.

L’étape suivante est logique : pour Lacan il faut non seulement cesser d’aimer la vérité, mais aussi la faire sortir de son champ de réflexion. Badiou radicalise encore : il faut plus que s’en méfier, il faut la détester. Au final, l’antiphilosophie permet de remettre en cause la philosophie comme science du réel en considérant que le réel n’est pas situable, si ce n’est dans le cadre d’un triplet indissociable composé de la vérité, du savoir et du réel. La philosophie en ce qu’elle isole chacun pour réfléchir fait une erreur fondamentale et fatale. L’antiphilosophie lacanienne aboutit donc en partie sur ce triplet pour destituer l’acte philosophique.

Prisme de lecture pour la philosophie contemporaine

Lacan critique-t-il une philosophie contemporaine, toute la philosophie contemporaine ou l’acte philosophique par essence même ? Les critiques portées, si radicales soient-elles, peuvent buter contre un prisme très réducteur à l’Occident contemporain de la philosophie. En effet, si l’on peut suivre Badiou lorsqu’il considère que le manque de mathématiques empêche au philosophe de comprendre et parce qu’il ne souhaite produire de la science qu’avec conscience, on peut imaginer que tout acte philosophique n’est pas nécessairement si aisé à ramener à ces deux caractéristiques. D’ailleurs, toute philosophie a-t-elle aimé la vérité ? De même, la philosophie atomiste si chère à l’auteur peut-elle être rangée dans ces catégories d’actes ? Autre point problématique, l’idée selon laquelle toute philosophie conduirait à une « métaphysique nécessaire pour boucher le trou de la politique ». Un point à discuter.

Le philosophe met particulièrement en avant le rôle de la linguistique – et de manière sous-jacente au structuralisme – pour expliquer l’antiphilosophie lacanienne et, en négatif, la philosophie contemporaine. On ne peut en effet ignorer la place de la linguistique dans l’élaboration des systèmes et des champs intellectuels des années 1950 aux années 1970, décennies majeures pour Lacan. Autre affleurement, celui de Nietzsche, auquel on ne peut s’empêcher de penser lorsque Badiou considère l’amour de la vérité comme une castration. Avec du recul, on peut se demander si Bergson pourrait être convoqué dans la mesure où sa critique de l’appréhension du réel et donc de son évaluation semblent essentielles à la construction de l’antiphilosophie.

Une démarche « à la Badiou »

Un séminaire de Badiou sur un grand penseur reste un séminaire de Badiou, et à ce titre, tout au long de sa démarche annuelle pour restituer l’antiphilosophie lacanienne, on remarque les constantes du personnage. Elles sont de deux ordres et sans aucun doute colorent le propos.

La mise en scène permanente est le premier trait que l’on attend. Badiou sait manipuler son image médiatique et on peut se dire qu’il a appris en enseignant tant il sait jouer dans l’amphithéâtre. Il progresse par digressions, balbutiements, répétitions. On pourrait croire que c’est le passage obligé de la pédagogie que de répéter, mais au fond il cherche surtout à montrer les différentes passerelles possibles pour développer son exposé. Il utilise ainsi à chaque fois un chemin tout en montrant qu’un autre aurait pu être possible. Quelque digression servira cependant à décocher une flèche contre le Capital… D’ailleurs ces faux ânonnements sont systématiquement les temps du jeu de mots, si apprécié de l’auteur. Les réponses aux questions des étudiants ou le dialogue final avec Jean-Claude Milner sont d’autres occasions de se rappeler à tous et de ne pas s’effacer derrière Lacan en ce qu’il parvient sans cesse à recréer de la polémique.

Le second ordre est celui du rappel de ses questionnements propres. Si Lacan s’est interrogé sur l’acte antiphilosophique, il n’a jamais réellement mis en avant la question de la pensée unifiante. Badiou, préoccupé par la question de l’Un et du multiple, lie alors les deux et rappelle que selon lui, la philosophie est fondamentalement un manque lorsqu’elle ne parvient pas à être unifiante de la théorie et de la pratique. Une manière de sans cesse se rappeler aux bons souvenirs de ses étudiants…

Alain Badiou, Le séminaire – Lacan, L’antiphilosophie 3 – 1994-995), Fayard, 288 pages, 18 euros, parution le 04/09/2013

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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