Essais
« La Vie derrière soi. Fins de la littérature » d’Antoine Compagnon : Bye bye life

« La Vie derrière soi. Fins de la littérature » d’Antoine Compagnon : Bye bye life

19 décembre 2021 | PAR Julien Coquet

Le dernier livre d’Antoine Compagnon, somme de ses dernières leçons du Collège de France, rend un hommage aux dernières œuvres des grands écrivains.

Comment finir une vie d’écrivain ? C’est là toute la question que se pose Antoine Compagnon dans La Vie derrière soi. Fins de la littérature. En bon khâgneux, Compagnon définit dès l’introduction les termes du sujet : pourquoi mettre « fin » au pluriel ? Parce qu’il existe plusieurs sens à ce mot, et car Compagnon va creuser plusieurs pistes.

Si le thème de la fin des écrivains intéresse temps le professeur au Collège de France, c’est qu’Antoine Compagnon a 71 ans, et qu’il donne son dernier cycle de conférences dans ce prestigieux établissement. Il convient alors de se retirer et de faire ses adieux en beauté, tout en rendant hommage à Patrizia Lombardo, professeure de littérature française et amie de Compagnon, morte en 2019. En disciple fervent de Roland Barthes, Compagnon sait à quel point la littérature a à voir avec la mort. Souvent, on a considéré que les artistes livraient leurs plus belles œuvres au seuil de la mort : Poussin, Rembrandt, Beethoven et ses quatuors (« le style tardif de Beethoven, excentrique et intransigeant, annonce, par son affront à l’harmonie, les œuvres de Schoenberg dans leur absence d’humanisme. »).. Mais qu’en est-il de la littérature ?

Compagnon revient sur les différentes théories concernant les dernières œuvres des écrivains. Le dernier livre est-il une somme de tous les précédents et les surpasse-t-il ? Ou alors est-il une œuvre obscure et carrément ratée, abîmée par la sénilité ? Au seuil de sa vie, un écrivain doit-il travailler au plus profond les thèmes qu’il a abordés tout au long de sa vie, ou doit-il au contraire faire sécession et inventer de nouvelles formes ? Le professeur s’appuie énormément sur Proust et Montaigne (rien d’étonnant venant de sa part), tout en mettant également l’accent sur Chateaubriand et son dernier livre, Vie de Rancé, qu’il réhabilite.

On est tiraillé par ce livre entre les trouvailles et les maladresses, notamment les nombreuses paraphrases de citations souvent simples à comprendre. On est aussi amusé et un peu stupéfait de lire : « Il existe sans doute des gens qui ne lisent pas, ou qui ont renoncé à lire, parce qu’ils sont trop sensibles, trop affectés par la fin des livres. » Que la vie doit être dure pour ces gens ! A la fois fin envisagée comme « terme et issue » et comme « dépassement et chant du cygne », ce La Vie derrière soi surprend et nous fait regarder d’un nouvel œil les testaments des écrivains.

« Peut-on avancer qu’il y a deux écoles : ceux qui apprécient chez les vieillards le laisser-aller et une certaine confusion libératrice, et ceux qui demandent d’eux plus de concentration et de clarté encore ? Cela revient à penser qu’en la matière, tout est affaire de réception. C’est le critique qui tranche, décide de la valeur des dernières œuvres. Soit il privilégie la totalisation, la cohérence et la synthèse, soit il préfère la fragmentation, la dissonance, l’absence de réconciliation. Le style tardif n’est-il pas une construction des historiens de l’art et des critiques littéraires, une variante de la « réminiscence anticipée » ? On relit après coup les récits organiques de dégradation physique en récits rédempteurs de voyance spirituelle. »

La Vie derrière soi. Fins de la littérature, Antoine Compagnon, Editions Equateurs, 384 pages, 23 €

Visuel : Couverture du livre

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