Essais
La République souveraine de René Rémond rééditée chez Pluriel

La République souveraine de René Rémond rééditée chez Pluriel

14 juillet 2013 | PAR Jean-Paul Fourmont

Les éditions Fayard viennent de rééditer La République souveraine (2002), l’un des derniers ouvrages de René Rémond. Grande figure du paysage intellectuel français des cinquante dernières années, René Rémond était historien et politiste. Il publia une trentaine d’ouvrages traitant de l’histoire politique, intellectuelle et religieuse de la France des XIXe et XXe siècles.

rémond république soiveraineLES ORIGINES TROUBLÉES DE LA IIIe RÉPUBLIQUE
La IIIe République naquit à la suite de l’aventure militaire de 1870-71. D’aucuns la font débuter avec la proclamation de la République en 1870, alors que pour d’autres auteurs les lois constitutionnelles de 1975 en marquèrent l’ouverture.

Selon René Rémond, aucune de ces deux dates ne convient tout à fait : tout commença en 1879 ! Les raisons de cette datation sont nombreuses : cette année-là, les Républicains s’imposèrent dans les assemblées et le maréchal de Mac Mahon démissionna de la présidence de la République au profit de Jules Grévy, lequel promit de ne jamais entrer en conflit avec la volonté nationale exprimée par les chambres. Ce faisant, Jules Grévy contribua à l’abrogation pratique du droit de dissolution présidentielle de la Chambre des députés. La convention constitutionnelle fut suivie par tous ses prédécesseurs.

Par ailleurs, en 1879, les héritiers des grandes familles décédèrent quasiment tous. Un boulevard s’ouvrait donc pour la voie républicaine. La République n’avait plus qu’à s’amarrer au port.

UN « PARLEMENTARISME ABSOLU » ?
Si le régime né de la défaite face à l’Allemagne parvint à juguler l’instabilité constitutionnelle française, il connut néanmoins une très forte instabilité politique résultant pour partie du système de partis politiques. Celui-ci était en effet excessivement morcelé, mais il reflétait somme toute un « électorat éclaté ». Le fait majoritaire n’existait pas. Les coalitions se constituaient aussi rapidement qu’elles se défaisaient. Au fil des pages, René Rémond explique que l’instabilité ministérielle découlait de la « psychologie » des parlementaires (individualisme, ambition, santé). En tout et pour tout, la IIIe République connut pas moins de cent quatre gouvernements en soixante-neuf ans.

L’historien rappelle néanmoins que toutes les crises ministérielles ne sont pas à mettre « au débit du régime », loin s’en faut. Certains changements d’équipe gouvernementale firent suite à l’élection d’un nouveau président, d’autres à l’élection du président du Conseil à la présidence de la République, d’autres encore à des élections législatives. Les remaniements contribuèrent également à démultiplier les cabinets. Ainsi « sous l’apparente uniformité des chiffres, on découvre la diversité des situations et des intentions ».

Il n’en demeure pas moins que l’instabilité, ce mal français, conduisit souvent à « l’impuissance politique », encore que certains ministères se caractérisèrent par leur exceptionnelle longévité : neuf gouvernements ont par exemple pu durer vingt ans, alors que les cinquante autres années ont fait l’expérience d’une soixantaine de gouvernements. L’auteur remarque que l’autorité gouvernementale n’était l’apanage ni de la droite ni de la gauche. Par ailleurs, divers éléments tempéraient cette instabilité ministérielle. C’était par exemple le cas du maintien aux affaires de certaines personnalités, de la permanence de l’administration et de la continuité du Sénat (grâce à la durée du mandat et au renouvellement par tiers).

S’apparentant à une « République des députés », pour reprendre la fameuse expression du doyen George Vedel, la IIIe République pratiqua un « parlementarisme absolu » (R. Carré de Malberg) par opposition au « parlementarisme relatif » britannique. En France, les chambres concentraient l’essentiel du pouvoir, ce qui allait de pair avec le légicentrisme, alors que le phénomène de la « fusion des pouvoirs » (W. Bagehot) profitait outre-Manche au cabinet. Découlant des traditions nées depuis la Révolution française, puis développées tout au long du siècle, la variante française du parlementarisme se distinguait très nettement de celle qui était pratiquée en Grande-Bretagne ainsi que du Konstitutionalismus allemand.

L’HERITAGE DE LA IIIe REPUBLIQUE
Cultivant le « mystère de la continuité dans la succession », la IIIe République contribua puissamment à la réalisation d’une démocratie sans cesse plus exigeante. Elle installa définitivement l’idée républicaine dans le cœur des Français ainsi que le parlementarisme, même si pour René Rémond le Second Empire aurait probablement fini par mettre en place un système de gouvernement parlementaire. Toutefois, « le sort des armes en disposa autrement ».

En dépit de ses quelques « anomalies », la « République souveraine » mérite bien davantage que « l’oubli, l’indifférence, le discrédit ». Elle édifia un immense empire colonial, ce qui fit d’elle une puissance mondiale. Ainsi que le rappelle l’auteur, « elle apporta la civilisation à des populations encore enfoncées dans la barbarie : elle mit fin à l’esclavage, éradiqua les maladies ». La langue de Molière était alors la langue universelle, celle de la diplomatie et de la culture. « Les deux noms de Victor Hugo pour les lettres et de Pasteur pour les sciences rayonnaient sur toute la planète et symbolisaient l’universalité du génie français. La République, continuait René Rémond, était associée à cette image ».

Toutefois, le destin de la IIIe République se lia inextricablement à la guerre : née de la défaite face à l’Allemagne wilhelminienne, elle releva promptement le pays et l’extirpa vigoureusement de l’abîme dans lequel il était tombé. La République pacifia les luttes politiques, elle forma des citoyens libres et unifia le peuple, puis elle fit montre de vaillance en abattant le IIe Reich, avant de succomber deux décennies plus tard sous les coups de butoir de certains de ses enfants (se délectant de la défaite, Weygand affirma triomphant : « je n’ai pas eu les boches, mais j’ai eu la République ») et de l’Allemagne hitlérienne.

René Rémond, La République souveraine (2002), Fayard,  collection « Pluriel« , 2013, 448 p., 10 euros.

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Jean-Paul Fourmont
Jean-Paul Fourmont est avocat (DEA de droit des affaires). Il se passionne pour la culture, les livres, les gens et l'humanité. Contact : [email protected]

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