Essais
Jacques Derrida sur l’architecture, un recueil

Jacques Derrida sur l’architecture, un recueil

10 juillet 2015 | PAR Franck Jacquet

Les arts de l’espace, recueil des interventions, entretiens et textes de Jacques Derrida est un précieux outil pour ceux qui cherchent, par le personnage ou par la discipline, à approcher la pensée de la déconstruction sur la notion d’espace que l’auteur avait abordée très tôt en se confrontant à Husserl qui avait déjà focalisé une part de son attention sur l’objet horizon. Une trentaine de pièces de toutes natures permet donc d’appréhender un pan de l’auteur majeur du XXe siècle et de reprendre aussi les fils de ses discussions avec l’œuvre kantienne, souvent présente.

[Rating=4]

arts de 'lespace derridaLa déconstruction de l’art de construire ?
Ginette Michaud et Joana Maso insistent d’emblée sur une dimension importante du rapport du philosophe à l’objet de ses réflexions : il ne cherche pas a priori d’abord à vouloir déconstruire l’architecture en elle-même mais il souhaite mettre au jour les logiques du logos de l’architecture ; il établit des classifications fondées sur des lieux et sur ce qui dépasse ceux-ci (la khôra notamment) ; il développe une pensée de l’institution – architecture. Logiquement, le recueil revient donc sur quelques-unes de ses définitions pour établir ses démonstrations, en l’occurrence le terme de « façade », si importante en Occident pour définir le lieu de l’habitat et ce qui est intérieur ou extérieur.
L’agencement des textes proposé par les collecteurs institue une progression démonstrative puisque après les définitions vient le temps de la réflexion sur la déconstruction en architecture à proprement parler, puis celui du dialogue avec soutiens et détracteurs ou architectes, praticiens directement intéressés par les propos de Derrida. Peter Eisenman est particulièrement présent dans ces échanges. On a l’impression d’un développement chronologique qui est en fait recréé par Ginette Michaud et Joana Maso mais qui facilite, pour celui qui connaît mal la pensée derridienne sur ce plan, l’appréhension de textes franchement complexes par moment (cela reste Derrida, cela n’est pas très étonnant…).
Que retenir de ces échanges avec Eisenman mais aussi avec d’autres philosophes et architectes, dont des hommes comme Tschumi ? Derrida pense l’architecture non pas pour détruire les bâtiments et laisser du vide mais penser à la manière d’habiter et au lien entre philosophie, particulièrement esthétique et architecture en Occident : la finalité esthétique a souvent été au cœur des projets architecturaux et sans chercher le laid ou l’absence de logique architectonique, on doit se libérer de ces fondements, y compris lorsqu’ils passent par le fonctionnalisme (on se situe en effet, au moment de l’émission des textes, dans l’immédiat après Le Corbusier). Evidemment les enseignements sont nombreux ; on voit les allers – retours de la pensée de Derrida au fil de ses interventions.

Les dialogues fructueux
Or, ces échanges sont destinés à générer les nouveaux lieux de la ville notamment (l’extra-urbain est étrangement mais remarquablement délaissé alors même que le terme de khôra des grecs et de Platon est souvent repris et qu’il ne se pense pas sans complémentarité ville – rural et même espace des morts). Ou du moins ils reviennent sur ces espaces émergeants : leur rapport à la mémoire et au sensible (il serait intéressant de comparer ce qu’émet Derrida avec des textes des déambulations situationnistes de l’époque précédente) ; les projets concrets (forum de la ville et musée juif de Berlin…).
A ce titre, l’échange autour de Berlin avec Libeskind sur le musée est représentatif d’une question qui semble sous-jacente et centrale chez Derrida comme chez tous ceux qui réfléchissent à l’architecture depuis l’émergence de la ville industrielle : pourquoi les villes modernes, issues de l’architecture comme de nouveaux urbanismes, sont-elles à ce point imprégnées des utopies modernes et pourquoi sont-elles à ce point déjà dépassées en tant que lieux alors même qu’elles viennent juste d’émerger. Elles sont déjà comme des « futurs passés » selon l’expression de Koselleck. C’est un enjeu sous-jacent de plusieurs interventions, textes ou dialogues de Derrida durant la vingtaine d’année d’émission de ces textes.
Quoiqu’il en soit, la diversité et la richesse de ces échanges est impressionnante et permettra de couvrir un pan de la pensée (presque) contemporaine sur l’architecture dont les renouvellements conceptuels sont si importants depuis la fin du modernisme tel qu’incarné par le Bauhaus ou des historicismes du XIXe siècle.

L’ouvrage s’adresse à des personnes déjà spécialistes des questions d’architecture et pouvant appréhender la pensée de Derrida sans trop de difficulté (évidemment, cela réduit le lectorat potentiel… Evidemment, n’accède pas à Derrida qui veut, et les ouvrages de vulgarisation sur sa pensée manquent encore cruellement, mais ce n’est pas l’objet ici) mais il constitue un recueil d’une très grande richesse en permettant de donner accès à des définitions, des controverses, des dialogues, des documents bien divers allant jusqu’aux facsimilés et lettres donc. Des textes inédits sont présents, n’ayant jamais été édités dans leur intégralité. A cela s’ajoutent une bibliographie et une filmographie, de quoi aller plus loin encore pour les plus érudits…

Jacques Derrida, Les arts de l’espace ; écrits et interventions sur l’architecture, Editions de la différence, avril 2015, 25 euros.

Visuel : couverture

Gagnez 10 codes Universciné pour « Les Héritiers » avec Ariane Ascaride
Les soirées du week-end du 10 Juillet
Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *