Essais

[Interview] Rodolphe Oppenheimer dédie un livre à la mémoire de son grand-père, Edgar Faure

[Interview] Rodolphe Oppenheimer dédie un livre à la mémoire de son grand-père, Edgar Faure

23 avril 2014 | PAR Yaël Hirsch

En ce mois d’avril, le petit-fils (1908-1988), Rodolphe Oppenheimer, publie avec Luc Corlouër aux éditions Ramsay un ouvrage qui permet d’éclairer la vie du politicien Edgar Faure d’un point de vue intime et familial. : « Secrets d’Etat – Secrets de famille » donne à voir des aspects encore méconnus de celui qui fut près 13 fois ministre, deux fois Président du Conseil dans les années 1950 et président de l’Assemblée au cœur des années 1970. Lui même homme politique et adjoint au maire de Clichy, Rodolphe Oppenheimer nous a reçus pour nous parler de ce livre et de l’héritage légué par son grand-père.



TLC : Quelle grande leçon de politique doit on conserver de la vie et l’action de votre grand-père?
RO : Edgar Faure était l’homme du consensus, il n’avait pas une vision guerrière de la politique. Et notamment autour des partis. Aujourd’hui on dirait que c’était un homme du centre, parce qu’il ne jugeait pas immédiatement un gouvernement de couleur inverse. « Ce ne sont pas mes adversaires, ce sont mes contradicteurs », disait-il de l’opposition. Il cherchait surtout des majorités d’idées politiques, plutôt que de suivre aveuglément les directives politiques d’une formation. Et il a inscrit cette philosophie dans son « Nouveau Contrat Social » , qui était l’un des premiers think tank politiques de France.

Impact de souvenirs familiaux et personnels sur cet héritage politique ?
On apprend beaucoup sur sa méthode de travail, et notamment il est intéressant de savoir qu’il dormait très peu, 3 heures par nuit. Il bénéficiait ainsi de beaucoup de temps. On pouvait le croiser à toute heure et cela m’impressionnait beaucoup.

Vos souvenirs seuls ou a-t-il aussi sondé la famille?
Je lui posais beaucoup de questions. Et mon père était son attaché parlementaire ce qui a permis de faire la jointure familiale. Je n’ai pas éprouvé le besoin d’aller interviewer tous ses proches quand j’ai commencé à écrire le livre, tout simplement parce que, s’il est plusieurs fois grand-père, je suis son seul petit-fils.

Quel est votre premier souvenir de votre grand-père?
Ça se passait à Beaulieu dans notre maison de campagne. Je me rappelle surtout le respect, la déférence, presque la crainte que lui témoignaient les gens de passage et les visiteurs. Et cette retenue m’étonnait.

Le Président Edgar Faure était connu pour ses bonnes phrases qu’on appelait des « a-faurisme ». En avez-vous une préférée ?
J’en ai deux. Il y en a un qui me vient souvent à l’esprit et qui est toujours assez vrai : « L’immobilisme est en marche et rien ne peut l’arrêter ». Et le deuxième fonctionne assez bien parce qu’on peut le décliner : « Il n’y a pas de politique sans risque, il n’y a que des politiques sans chance ». Ça marche assez bien avec l’amour, par exemple.

Comment avez-vous décidé de parfois dire « Je » pour parler de votre grand-père?
Ce n’est pas une simple biographie. Ça se déroule un peu comme un recueil de nouvelles puisqu’on peut lire le livre chapitre par chapitre. C’était un parti pris. J’avais le choix entre la biographie classique ou quelque chose de plus fantastique, mais je ne voulais ni l’un ni l’autre. Donc j’ai su moi aussi pratiquer l’art du consensus en choisissant une discipline d’écriture, certes rigoureuse et difficile mais qui a permis d’éviter de faire un livre politique technique et ennuyeux pour montrer l’intime, la bonhomie du personnage que les ouvrages publiés jusqu’ici n’avaient jamais abordé. On a travaillé à quatre mains avec un ami Breton, Luc Corlouer, chacun reprenant les chapitres de l’autre et raffinant le texte pendant près de 5 ans. Et le résultat me fait dire qu’Edgar Faure lui-même a dû présider à cette écriture depuis là-haut!

On apprend dans le livre que votre grand-mère Lucie Faure était une femme forte. Son influence était grande sur la vie du Président?
Evidemment, puisqu’il n’avait pas vingt ans quand il l’a rencontrée. Il était déjà avocat et l’a rencontrée à un dîner qui s’est fini un peu tard. Le lendemain, il demandait sa main. C’est aussi pour protéger sa femme, qui était juive, et leur petite fille qu’Edgar Faure a décidé d’émigrer en Tunisie en 1942, d’abord à Tunis, mais les allemands sont arrivés et ils sont donc partis pour Hammamet. C’est de là qu’Edgar Faure s’est joint au Général de Gaulle à Alger, ce qui explique pourquoi il a été nommé procureur général adjoint français au Tribunal militaire international de Nuremberg en 1945. Ma Grand-mère était la nièce de Julien Cain, l’administrateur général de la Bibliothèque nationale de France, et elle était une intellectuelle. Elle a fondé la revue la Nef, en 1943, avec Robert Aron et l’a dirigée toute sa vie. Elle a aussi écrit de nombreux romans à succès, dont Le malheur fou (Julliard, 1970), adapté avec grand succès au cinéma sous le titre Folie Bourgeoise par Claude Chabrol en 1976.

Votre grand-père aussi était artiste, il a même écrit et composé pour Serge Reggiani…
Oui, Mon grand-père adorait Reggiani, on lui a présenté et il lui a donné le texte et la composition de « La longue attente » que Reggiani a adoptés… C’est d’ailleurs un hommage à ma grand-mère, Lucie.

Edgar Faure avait aussi un sens aigu et une connaissance extensive de l’Histoire de France…
Il avait beau être avocat, il se passionnait à la fois pour l’Histoire et pour l’économie. Il a écrit un livre sur Turgot, qui était l’un de ses modèles. Il a même eu cette phrases assez drôle : « Seules deux personnages auraient pu éviter la révolution Française. Mais quand elle a eu lieu, Turgot était déjà mort et je n’étais pas encore né ».

Votre mère, elle, était sur les barricades de mai 1968 quand votre grand-père était ministre de l’éducation. Le lui a-t-il reproché?
Il n’avait pas vraiment le temps de la gronder. Mais, c’est vrai ma mère jetait des pavés sur les flics avec les copains. Ses amis se faisaient arrêter et ce qui l’énervait elle, c’est qu’on ne la gardait pas. On la ramenait toujours chez son père.

Est-ce difficile d’être le petit fils d’un grand homme comme Edgar Faure?
Vous savez la seule haute fonction qu’il n’ a pas occupée et qui lui manquait, c’était Président de la république, je n’ai donc pas beaucoup de choix si je veux faire mieux!

Quel est le rôle du prix Edgar Faure, que vous avez crée en 2007?
Il récompense le meilleur ouvrage politique de l’année selon les critères qu’Edgar Faure aurait eus. cela permet de véhiculer sa mémoire mais à travers des jurés et des sélection d’exception, qui changent chaque année.

Edgar Faure : Secrets d’Etat – Secrets de famille, écrit par Rodolphe Oppenheimer-Faure et Luc Corlouër, Ramsay, avril 2014. 19 euros.

photos  : couverture du livre et archives privées de R. Oppenheimer.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

2 réflexions au sujet de « [Interview] Rodolphe Oppenheimer dédie un livre à la mémoire de son grand-père, Edgar Faure »

Commentaire(s)

  • Une interview qui éclaire l’amour filial presque du domaine sacré qui relie Egard Faure à son unique petit-fils,d’ailleurs j’ignorais qu’il était le seul ,à telle enseigne que je crois que c’est lui le petit garçon qui l’accompagnait aux dejeuners à la Ferme Saint Simon,comme Edgard Faure s’était remarié,je croyais que c’était son petit garçon.Bon cela n’a aucune importance,sinon qu’il dit juste lorsqu’il dit qu’Edgard Faure n’avait pas une conception guerrière de la politique,la preuve c’était un homme redoutable,roublard,à l’écoute ,qui ne perdait jamais le sens des à-propos,mieux il était ouvert à tous les courants,toutes tendances de l’extrême droite à l’extrême gauche confondues;il était un « condottiere » par excellence,mais Lise y était pour beaucoup,ça capacité de lui résister lui ont permis d’être celui qu’il a été.D’ailleurs après 1977,le ressort qui l’animait s’était privé,il cherchait seulement à donner le change,mais ce n’était plus le même.Ce que je retiens de lui,c’est
    t ce que nous disait le doyen FABRE,mon professeur de droit constitutionnel; » qu’il était comme une girouette,mais c’est le vent qui la faisait tourner » en un mot il était un homme de convictions,un homme d’État.J’ai hâte d’attaquer la lecture de l’ouvrage que lui consacre son petit-fils,peut-être le fils qu’il aurait aimé avoir.

    avril 24, 2014 at 12 h 33 min

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