Essais
[Interview] Philippe Chevallier : L’art difficile de Claude François

[Interview] Philippe Chevallier : L’art difficile de Claude François

24 avril 2017 | PAR Antoine Couder

Philosophe, familier des commentaires de grands textes (Michel Foucault notamment), Philippe Chevallier s’est offert un voyage vers une écriture à la fois plus humaine et plus dangereuse ; un texte d’investigation technique et esthétique sur l’art difficile, l’art proprement populaire de la variété dont il restitue au plus près l’âme sensible et profonde à travers l’épopée de Claude François. Un grand livre, à la fois beau, précis et inattendu qui en dit beaucoup sur la culture et sa sociologie.

D’où vient cette envie d’écrire sur Claude François ?
J’avais fait une amnésie autour de ce nom et je l’ai redécouvert, découvert combien cet artiste était doué. J’ai ainsi fait un voyage au pays de la variété pour découvrir le monde foisonnant des studios français. Claude François est, en effet, l’un de ceux qui a compris très vite, que la chanson allait se sublimer par le mixage, l’enregistrement. Ainsi de la pop anglo-américaine dont il retient le dispositif de production, l’idée d’un agencement … et l’importance du son qui en résulte.

S’il y a du génie chez lui, quel est-il ?
C’est celui de l’application, d’une technique que l’on porte à la perfection, celui du zéro faute. Les chansons de Claude François sont toutes bonnes et toujours égales, il n’y a quasiment rien à jeter. C’est cette constance de bon travailleur, méticuleux et perfectionniste qui en fait un artiste parfaitement adapté à cet art de la variété qui cherche simplement à faire le mieux possible selon un code déjà déterminé. C’est un art de la maîtrise et finalement du contrôle, chez Claude celui du contrôle absolu jusqu’au point d’empêcher sa voix de se relâcher ou de se briser, même quand elle touche à sa limite : quand il crie il chante encore .

L’ art moyen c’est donc l’art de la variété et Claude François en serait un immense représentant
L’art moyen, l’art de la variété est celui des objets qui sont par la qualité et la quantité entre le grand et le petit et qui bouleversent le jugement de goût contraint d’abandonner ses excès et ses règles de distinction pour rendre compte simplement de lui-même. C’est un art modeste, caché derrière celui de la pop culture et de ses héros transgressifs.

Et vous l’avez appris à vos dépens, comme vous l’expliquez en introduction, lorsqu’on se risque à parler de Claude François, ce que l’on entend d’abord, c’est un rire ; un rire attendri ou un rire moqueur mais un rire quand même…
Il faut citer cette question de Jacques Chancel qui lui demandait s’il avait l’impression de « faire de la qualité » ; et Claude d’hésiter à peine avant de répondre « oui, vraiment, à 100% sinon je ne le ferais pas ». Il faut entendre ça… Ce livre, en effet, a manqué plus d’une fois d’être tué par le rire, un rire auquel j’ai fini par m’habituer comme on s’habitue à un fond sonore… Car écrire sur Claude François, non pas sur le plan sociologique, non pas sur le plan d’une critique de la culture de masse mais sur celui de l’artiste, du créateur de forme est apparemment à se tordre. … Mon effort a consisté à rompre avec cette règle tacite qui veut que rien de très sérieux ne puisse sortir d’une chanson comme Le lundi au soleil.

Et qu’avez-vous appris que vous ne saviez pas encore ?
Qu’il est bien difficile de parler d’art populaire, qu’une histoire de la chanson et de la variété à travers l’histoire de ses studios reste à faire pour mieux comprendre à la fois la plasticité et l’originalité de la culture française en matière de musique populaire. Que tous ceux qui ont travaillé avec Claude François, arrangeurs, musiciens, le considèrent comme l’un des plus grands professionnels, n’en déplaise aux tristes figures.

Vos cinq recommandations pour découvrir cet art difficile ?
– “Alors salut”, car c’est le jazzman qui chante (avec le passage modal difficile).
– “Même si tu revenais”, j’ai longtemps cru que c’était une adaptation, tellement c’est bien, avec ce côté Walker Brothers.
-“Mais quand le matin”, pour Jimmy Page et John Paul Jones qui sont de la partie, eh oui…
– “Le téléphone pleure”, car Jean-Claude Petit est le Burt Bacharach français.
– “Eve”, car Raymond Gimenes (ici l’arrangeur) a intégré tous les codes du disco, mais il en fait autre chose d’inattendu, de troublant.

NB : pour apprécier la discographie de Claude François, on se concentrera sur les albums originaux, édités chez Philips puis, chez Flèche (Philips puis Carrère pour la distribution).

Recueillis par Antoine Couder

La chanson exactement, l’art difficile de Claude François, Philippe Chevallier, PUF 2017

Visuels : © PUF

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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