Essais

« Happycratie » d’Edgar Cabanas et Eva Illouz : A qui profite le bonheur ?

« Happycratie » d’Edgar Cabanas et Eva Illouz : A qui profite le bonheur ?

01 septembre 2018 | PAR Julien Coquet

Le bonheur est partout : il s’enseignerait, se construirait et s’apprendrait. Mais si ce postulat défendu par la science du bonheur était en fait au service d’une autre cause ? Un essai facile d’accès, dérangeant et extrêmement intéressant.

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Partons d’un constat simple : aujourd’hui, et ce depuis la fin des années 1990, le bonheur se trouve dans la vie familiale, au travail, en amour, etc. On nous enjoint à être heureux, à nous épanouir, à nous réaliser et à être authentique pour mieux parvenir à ce Graal qu’est le bonheur. Le développement de ses idées, nous expliquent Eva Illouz et Edgar Cabanas, provient de l’apparition d’une science du bonheur, la psychologie positive. Les chantres de cette discipline, puisque l’on ne peut parler de science, sont des coachs et des psychologues qui ont peu à peu introduit l’idée de bonheur en économie et, in fine, en politique. Un bon gouvernement serait alors un gouvernement qui rendrait ses citoyens heureux.

Cependant, Eva Illouz et Edgar Cabanas vont à l’encontre de ses idées fortement répandues même si « ce livre n’est pas contre le bonheur mais contre la vision réductionniste – et pourtant désormais courante – de la « bonne vie » prêchée par cette science ». Il est normal que le bonheur occupe une place essentielle dans nos vies mais, critiquent les deux essayistes, c’est sa marchandisation qui est à remettre en cause. Selon la psychologie positive, il suffirait de se prendre en main, de réfléchir à ses objectifs, de faire preuve de bonne volonté et d’écouter les nombreux experts aux conseils séduisants pour être heureux. Le problème, dans ce modèle, est de faire croire que le bonheur est accessible par tout un chacun au prix de certains efforts, engendrant, pour ceux qui n’arrivent pas à être heureux, souffrance.

Au-delà de ce droit à la souffrance défendu par les auteurs, Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies analyse la façon dont la psychologie positive a façonné une certaine idée de bonheur, lequel serait quantifiable et mesurable. L’essai montre aussi en quoi le bonheur répandu sert une idéologie individualiste, au niveau social et au niveau de l’organisation du travail. Il est plus qu’intéressant de comprendre pourquoi la notion de bonheur est tant répandue et pourquoi, à l’heure actuelle, une société heureuse est beaucoup plus attirante qu’une société fondée sur la justice ou le savoir que prônent, entre les lignes, Eva Illouz et Edgar Cabanas. Cet essai critique nous encourage à voir l’injonction au bonheur sous un nouvel angle et à ne « pas vivre dans l’obsession égocentrique de l’amélioration de soi, qui n’est qu’une façon de se discipliner à outrance, de se censurer ».

« Enfin, la notion de résilience soulève d’importantes questions quant à la compréhension sociale et au traitement de la souffrance. Qu’en est-il de tous ceux qui souffrent de ne pouvoir se montrer résilients ou de ne pouvoir conserver une attitude positive face à l’adversité ? Qu’en est-il de tous ceux qui nourrissent le pénible sentiment de ne pouvoir être heureux ou suffisamment heureux et qui en conçoivent de la culpabilité ? Cette rhétorique de la résilience ne promeut-elle pas en vérité le conformisme ? Et ne justifie-t-elle pas implicitement les hiérarchies et les idéologies dominantes ? Cette manière d’en appeler fermement à conserver une attitude positive en toutes circonstances ne prive-t-elle pas de toute légitimité les sentiments négatifs ? Et ne fait-elle pas de la souffrance quelque chose d’inutile et même de méprisable ? »

Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Edgar Cabanas et Eva Illouz, Premier Parallèle, 280 pages, 21 euros

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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