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Généalogies : deux essais sur le féminisme post #metoo visent l’intemporel

Généalogies : deux essais sur le féminisme post #metoo visent l’intemporel

31 octobre 2018 | PAR Yaël Hirsch

Un an après #metoo, les sciences humaines prennent-elles acte de cette année de paroles exprimées ? Alors que les historiennes et les philosophes signent des tribunes pour plus d’égalité (lire notre article), deux des intellectuelles qui ont signé la deuxième, la philosophe Manon Garcia et la politiste Camille Froidevaux-Metterie publient deux essais qui réfléchissent la condition féminine. L’étrange est que ces deux essais nous propulsent plutôt vers le passé et une image troublante de “L’éternel féminin” .

Normalienne, enseignante à Chicago et spécialiste du féminisme, Manon Garcia propose un retour aux sources avec On ne naît pas soumise on le devient. Avec Simone de Beauvoir en figure de proue, elle opère des distinctions importantes (domination et soumission, soumission et subordination) pour analyser la condition féminine comme inscription extérieure, revenir sur le paradoxe d’une identité féminine qui a été confinée à la sphère privée et proposer une analyse qui mêle psychanalyse (Freud), théorie politique (McKinnon) pour nous brouiller les chemins entre intime et politique. Si la domination masculine est ordonnée de l’extérieur, la soumission est un jeu à double fond dont la femme peut jouir et même jouer. Et pourquoi pas ? De manière post-existentialiste c’est dont en cavalier seul que la femme semble pouvoir se libérer et « devenir », la situation collective restant complexe. On est quand même coincé quelque part entre Beauvoir et le différentialisme light, comme si le genre n’avait jamais été pensé. Et pas une fois, un cas pratique ou pouvant résonner avec les expériences de celles qui ont parlé dans l’espace ouvert par #metoo est évoqué

De son côté, Camille Froidevaux-Metterie publie ensemble une série d’articles sur Le corps des femmes. Si elle mentionne l’Affaire Weinstein dans la préface et si elle pointe vers six moments du féminisme dans lequel l’arrivée des études de genres est une étape, l’ensemble de ses essais s’intéresse au corps féminin dans ses mécanismes et ses grands moments: les seins, les règles, la première fois, l’orgasme (clitoridien/vaginal…), la maternité. Le social est partout dans ces essais qui parlent également de PMA ou d’image de soi, mais  leur somme laisse une impression étrange: avec des descriptions dans la veine « écriture féminine » très  années 1970 (sommet du différentialisme) et le titre freudien de son introduction « Le tournant génital du féminisme », ce petit livre orange plein de belle énergie laisse songeur… Est-ce en emmenant dans l’espace public tout ce qu’on leur impose comme leurs attributs que les femmes vont faire avancer leur cause de l’oral au génital ? Dans cette veine habitée par le progrès, elle cite également Simone de Beauvoir pour dire que « Renoncer à  sa féminité, c’est renoncer à une part de son humanité ». La thèse de l’auteur est que de bien comprendre leur corps et leur plaisir est la meilleure manière pour les féministes de faire avancer leur cause. Important, intéressant, reste à savoir ce qu’il y a de construit social imposé dans ce rapport et quel place la voix et la parole ont dans ce progrès annoncé.

Alors qu’au printemps déjà, le cinquantenaire de mai 68 était l’occasion pour certains intellectuels de poser une réflexion sur le phénomène #metoo et ce qu’il révèle des l’état du féminisme, la publication de deux essais originaux, réflexifs et ouverts sur la condition féminine par deux philosophes qui ont signé une pétition pour plus d’égalité vis-à-vis de leur pairs publient deux essais riches, mais placés sous le signe de Freud et Beauvoir, et qui laissent un peu sur notre faim, quant à savoir ce qu’il se passe aujourd’hui dans les rapports de genre et pour les femmes.

Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Climats, 256 p., 19 euros.

Camille Froidevaux-Metterie, Le corps des femmes, la bataille de l’intime, Philosphie Magazine Editeur, 157 p, 14, 90 euros.

visuels : couvertures des livres.

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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