Essais
Frago(nard) comme on fait son lit…

Frago(nard) comme on fait son lit…

12 novembre 2015 | PAR Franck Jacquet

Fragonard est à la mode en cette rentrée. Un documentaire, une exposition majeure au Musée du Luxembourg (notre critique ici) et un ouvrage lui sont consacrés. Ce dernier, Avec Fragonard, dans des draps d’aube fine, est proposé par une habituée du personnage, la romancière Sophie Chauveau. Celle-ci a en effet déjà publié une biographie de celui-ci, toujours disponible mais il y a déjà un certain moment maintenant, alors que son Manet est sorti il y a moins d’un an (notre critique ici). Quel est donc l’intérêt de ce petit ouvrage dans cette actualité ?

Il tient évidemment à l’auteur mais aussi à la collection Ekphrasis. Celle-ci a pour objectif de laisser libre écriture à l’auteur sur une œuvre choisie par celui-ci, de l’artiste de son choix. On décrit donc l’œuvre, d’où la référence à Achille dans l’intitulé de la collection, mais on ne s’y limite pas seulement. Sophie Chauveau a particulièrement joué le jeu de la rêverie. 

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Visuel - Chauveau Ekphrasis

Passer un intime… 

L’auteur a donc choisi chez Fargonard son lit peint dans les années 1760 et non une fameuse scène de genre où l’on surprend un couple avant ou après des ébats. Pas de poitrail aguicheur ni de sourire satisfait. Le lit est douillet mais il ne paraît pas habité. Elle se charge de l’emplir de l’intime de l’auteur qu’elle a tant côtoyé lorsqu’elle en fit une biographie romancée. Elle connaît sa vie sur le bout des doigts et s’amuse de restituer ce lit dans la vie du peintre du XVIIIe siècle.

La première partie de l’ouvrage est une sorte de re-jeu de la biographie, mais autour du lit. On voit les succès et les déceptions d’un Fragonard, particulièrement au Louvre, où il passa une grande partie de sa vie en résidence, comme c’était la règle depuis le début de l’Ancien Régime. Il y demeure en tant que responsable du Louvre né de la Révolution comme un musée du peuple ; il est sauvé de la guillotine par David et il devient dans ce nouveau Louvre débarrassé de l’occupation de ses artistes un « conservateur » en chef avant que Bonaparte ne s’en sépare brutalement. Où est le lit dans ce parcours personnel ? Il affleure par touche après une description préliminaire de ses couches, de ses oreillers constitutifs… C’est bien « Frago » comme le surnomme l’écrivain, qui domine, et le lit apparaît lorsqu’il y a des couches (dont un enfant deviendra un artiste successeur) ou une mort (on apprend alors qu’il est « interdit » de mourir au Louvre car seul le Souverain le peut !).

…Ou un autre

Derrière cet intime de Fragonard restitué et re-construit, c’est aussi l’intime de l’auteur qui apparaît par touches. C’est bien « son » Frago et de son lit dont il est question. Et puis c’est sa vie qui apparaît. Sophie Chauveau aime la révolution des mœurs et les mouvements féministes, mais elle semble les déplorer : la révolution est bonne mais en soi car elle est mouvement, mais elle est bien dangereuse et on voit bien qu’elle déplore l’Ancien Régime, sa « joie de vivre » y compris dans les arts à travers du Fragonard destitué (voir notre critique sur l’exposition « Visages d’effroi »). C’est bien au fond la Révolution qui l’amène en son dernier lit, ce lit de mort. Triste lit donc quelque part ! Se juxtaposent sommeil et mort. Et surtout, dans un deuxième temps, les récits plus courts proposés sont au fond le rapport de l’auteur à sa propre histoire, dans laquelle le motif du lit affleure toujours. Emouvant passage que celui du récit de la conception d’une de ses filles dans le riant Sud-est d’un arrière-pays peuplé d’abricotiers… et donc d’un lit d’amour…

Pour autant l’ambiguïté demeure. Le lit dont la propre histoire est évoquée est une tentation bien particulière. Sophie Chauveau n’aime pas dormir, mais elle aime le lit, ce qu’il évoque. On peut y rêver, y concevoir donc, au sens charnel comme au sens de la prose. C’est aux deux qu’elle nous invite. Le lit de Fragonard est bien une projection, sa projection ; à nous de composer notre propre projection de ce délicieux lit –alcôve.

Visuel de couverture : Jean-Honoré FRAGONARD, Le lit aux amours, encre – aquarelle, années 1760, 45x30cm, Collection Pâris (c) Bensaçon? musée des Beaux-Arts et d’archéologie.

Sophie CHAUVEAU, Avec Fragonard, dans des draps d’aube fine..., Tourcoing, Editions Invenit, Collection « Ekphrasis », septembre 2015, 82p. [ISBN : 9-782918-698852, 14 euros]

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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