Essais

Du style tardif, un recueil des derniers essais d’Edward Said sur des artistes se renouvelant à l’approche de la mort

17 septembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Disparu en 2003, l’essayiste et spécialiste de littérature comparée palestinien Edward Saïd a consacré plusieurs conférences et essais à la toute fin de sa vie au « Style tardif » (« Late style »). Sous ce nom, emprunté au philosophe Thoedor W. Adorno,  l’on retrouve les dernières œuvres d’artistes, qui, bien loin de se flétrir avec le temps ou de considérer que les dernières œuvres sont un accomplissement des recherches passées, préfèrent aller vers de nouveaux horizons. L’on découvre alors avec joie combien Mozart, Beethoven, Richard  Strauss, Jean Genet, Visconti ou encore Lampedusa ont su se comporter comme des adolescents en quête de renouveau à l’aube de la fin.En libraries le 19 septembre 2012.

« La maturité des œuvres tardives ne ressemble pas à celle des fruits mûrs. Elles sont […] non pas arrondies, mais ravinées, ravagées. Privées de douceur, âpres et piquantes, elles refusent de se prêter à la pure délectation« .  T. Adorno cité p. 47

Cosi fan Tutte de Mozart, Les derniers quatuors de Beethoven, Un captif amoureux de Jean Genet, La mort à Venise de Benjamin Britten ou encore Le Guépard de Luchino Visconti… Toutes ces œuvres ont en commun un souffle nouveau, âpre et inattendu. « Tout se passe comme si avec l’âge ils rejetaient absolument la sérénité ou la maturité que les années écoulées sont censées apporter, comme ils se refusent aussi à faire montre d’une aimable courtoisie vis-à-vis des pouvoirs en place ou à tenter de gagner leurs faveurs. Ceci n’empêche pas que la condition mortelle, loin de se voir niée ou éludée de leur œuvre, ne cesse de surgir du thème de la mort qui, par un étrange paradoxe, vient saper l’utilisation qu’ils font du langage et de l’esthétique, tout en les sublimant » (p. 213).

Après une jolie préface de la veuve de Said, « Du Style Tardif » offre un bref essai séminal « l’intemporel et le tardif » où le plus grand critique de l' »Orientalisme » puise chez le plus réactionnaire des membres de l’école de Francfort, Theodor W. Adrono et notamment sans son essai sur Beethoven de 1937 pour montrer quelles ressources les artistes peuvent mobiliser pour sublimer la mort qui rôde. La suite du  recueil  est en fait une série d’essais épars à la George Steiner qui déchiffrent avec passion et érudition certaines dernières œuvres d’immenses auteurs et compositeurs. Utilisant le concept de « style tardif » mais mobilisant également les mille et autres cordes de son arc, Said défend de Richard Strauss du Chevalier à la Rose et de Capriccio contre Adorno lui-même. Il donne à lire une interprétation absolument palpitante du moins fascinant des opéras de la trilogie Mozart / Da Ponte et replace Cosi mille coudées au-dessus du mythique Don Giovanni. Il explique la trajectoire de Jean Genet des « Paravents » à « Un captif amoureux » c’est-à-dire de la guerre d’Algérie à son engagement pro-palestinien après Sabra et Chatila, expliquant en quoi l’érotisme vécu de Genet pour « les arabes » de son temps est, dans le véritable amour, un dépassement des clichés orientalisants. Il explique également comment « Le guépard » de Visconti boit aux deux sources proustienne et gramscienne pour ne jamais tomber dans la superproduction hollywoodienne, malgré les moyens mis en œuvre. Il donne enfin à connaître le fascinant Glenn Gould non seulement pianiste virtuose mais également essayiste.

Érudit, aussi bien côté littérature que côté musique (l’on découvre réellement ici le disciple d’Adormo et le collaborateur de Daniel Barenboïm), Edward Said donne à connaître beaucoup sans faux snobisme et dans un style simple et direct. S’il n’est pas seul vecteur d’interprétation, son concept de « style tardif » pointe vers une indignation intime, créatrice et bien plus intéressante que toutes celles qu’on voudrait nous vendre 10 ans après sa mort. manquent peut-être à l’appel de ce florilège certains plasticiens (on rêve d’une étude des derniers collages de Matisse dans ce volume) et paradoxalement philosophe (le Derrida d’après les Circonfessions viendrait nourrir copieusement cette réflexion sur le style tardif). Sous des airs modestes, cette collection d’essais ouvre donc d’immenses perspectives humaines et littéraires.

Edward Said, « Du Style Tardif », Actes Sud, Trad. Michelle-Viviane Tran Van Khai, 320 p., 25 euros. Sortie le 19 septembre 2012.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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