Essais
« Du cap aux grèves » de Barbara Stiegler : le naufrage du néolibéralisme

« Du cap aux grèves » de Barbara Stiegler : le naufrage du néolibéralisme

19 août 2020 | PAR Chloé Hubert

Du cap aux grèves, comme une prophétie. Dans ce petit livre d’une grande importance, Barbara Stiegler file la métaphore maritime pour décrypter le naufrage du néolibéralisme et ses promesses de mondialisation heureuse. A travers les mobilisations de l’année passée – des Gilets Jaunes à celles contre la réforme des retraites, en passant par celle de l’université – l’autrice nous raconte aussi son parcours personnel vers un engagement grandissant.

Illustration du collectif de graphistes « Formes Des Luttes » pour les mobilisations contre la réforme des retraites, décembre 2020.

Décidément, la métaphore maritime n’en fini plus d’être filée. Après Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce de Corinne Morel Darleux (Libertalia) publié en juin 2019 qui proposait une réflexion sur l’effondrement, c’est au tour de Barbara Stiegler de prendre le large. Lorsqu’elle publie « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique en 2019 au moment de la dite « crise des Gilets Jaunes », la professeure de philosophie politique à l’Université Bordeaux Montaigne, s’est retrouvée prise dans un tourbillon médiatique – dont elle raconte aussi les coulisses et les décevants dessous – qui la pousse à s’engager. En conséquence, elle publie ce court essais chez Verdier dans la collection « La petite jaune » où elle alterne entre réflexions théoriques sur le néolibéralisme et questionnements personnels sur les modes d’engagement. 

« C’est dans ce texte que je vais commencer à filer la métaphore maritime, qui ne cessera de s’amplifier ensuite dans mes rêveries de mobilisation, de plus en plus imprégnées de Bordeaux et les vents de la côte Atlantique […] Je visualiserai alors toutes ses articulations : une histoire de cap, de tempête de capitaine, qui très logiquement finit en mutinerie. Suis-je moi aussi en train de monter sur le pont pour défier l’équipage ? J’en doute encore. »

Du cap…

Le néolibéralisme, Barbara Stiegler l’a décortiqué dans son dernier livre et elle reprend ici une partie de ses conclusions: le néolibéralisme actuel, loin de signifier un retrait de l’Etat se caractérise plutôt par une mutation de ce dernier. En fait, depuis le krach de 1929, on sait que le marché ne se régule pas tout seul. Pour que prospère le néolibéralisme, il lui faut donc un cap. Qui est à la barre? L’Etat et ses dirigeants successifs. Comment tiennent-ils ce cap ? Par la pédagogie, la fameuse « fabrique du consentement » de Walter Lippmann. Il s’agit de faire comprendre (ou plutôt de faire croire) que ce cap est le meilleur pour tous, pour que tous avancent dans la même direction, et cherchent à s’adapter, continuellement, toujours plus vite, aux impératifs politiques du néolibéralisme et de son économie de marché. 

…aux grèves

Cette course et ses règles, Barabra Stiegler dresse la liste de ceux qui l’ont contestée au cours de l’année qui s’est écoulée. Elle estime que c’est d’abord les Gilets Jaunes, à partir de novembre 2018, qui, plus qu’une revendication à être intégrée à cette course, ont dénoncé son principe même. S’en sont suivies les mobilisations contre la réforme des retraites fin 2019, celles du personnel soignant, et celles contre la réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche (projet de loi LPPR), avortées par le confinement. Ces différentes mobilisations qui structurent chronologiquement cet essai se caractérisent toutes, selon l’autrice, par une critique du rapport au temps imposée par cette course folle. Avoir le temps de se reposer, avoir le temps de soigner, avoir le temps d’étudier, de penser… et ce contre tous les impératifs économiques et politiques du néolibéralisme. Barbara Stiegler établie même un lien entre cette course que nous impose le néolibéralisme et celle que l’on applique de plus en plus à nos propres vies qui s’illustre notamment par l’augmentation des burn out.

C’est donc un éloge de la grève que Barbara Stiegler propose dans cet essai. Mais un éloge critique, d’une grève comme une nécessité qui doit toutefois être repensée pour être la contre-attaque la plus adaptée au néolibéralisme contemporain. Elle propose d’ailleurs humblement  11 thèses en fin d’ouvrage, « qui sont en réalité des hypothèses fragiles d’une novice ».

Barbara Stiegler sur le pont pour défier l’équipage

Au delà de ses apports théoriques, c’est surtout un texte sur le difficile engagement militant des enseignant.es chercheur.ses. S’ils et elles sont généralement les mieux armé.es, les questions de légitimité ne sont jamais loin. Et une fois l’autocensure dépassée, ils et elles se heurtent souvent à la mobilisation dans son déroulement concret. Il faut tout réapprendre, et c’est ce processus que l’on voit ici à l’œuvre chez Barbara Stiegler. Une confrontation entre deux univers qui permet la critique – et l’autocritique – mutuelle, dans une exaltation commune et créatrice.

« Oui, c’est vrai, concède-t-elle, écrire des livres ne prédispose nullement à la mobilisation, et bien souvent, cela conduit même à se séparer du monde. Mais écrire et lire des livres, enseigner, étudier et chercher, c’est aussi tenter de se transformer soi-même et de comprendre ce qui nous entrave pour se redonner une réelle puissance d’agir », se justifie-t-elle.

De notre côté, nous pensons que Barbara Stiegler est en effet en train de monter sur le pont pour défier l’équipage. Et nous avons hâte de voir la suite.

Barbara Stiegler, Du cap aux grèves. Récit d’une mobilisation. 17 novembre 2018?–?17 mars 2020, Verdier, 140 p. 7 €, sortie le 20 août 2020. 

Visuel: ©couverture officielle 

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Chloé Hubert

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