Essais

Dame nature, la reine des femmes fatales.

Dame nature, la reine des femmes fatales.

08 mars 2013 | PAR Le Barbu

La femme fatale est un personnage qui utilise le pouvoir de la sexualité pour piéger le héros malchanceux. Elle séduit, sans se « donner ». Puissante et exotique, elle représente le danger. Ses charmes consomment la virilité et l’esprit d’indépendance de ses amants, ne laissant que leurs enveloppes charnelles vides. Les hommes sont majoritairement séduits par cette représentation et sont obsédés par sa conquête et l’envie de la dominer. De toutes les dites « femmes fatales » autoproclamées ou ayant reçues ce titre, il n’y en a qu’une qui peut prétendre en être la reine absolue. Elle n’est pas de nature humaine et souffre de notre présence parasite. Mais elle reste capable de nous remettre à notre place, et au final aura raison de nous. Cette reine des femmes fatales n’est autre que la Nature.

Obsédante, d’une beauté infinie, mystérieuse et brutale, la nature attire irrésistiblement les aventuriers, les explorateurs, les marins et les âmes solitaires. Elle est passion dévorante, adrénaline et dégage une puissance aveugle. Elle engendre la vie mais peut aussi la reprendre. L’issue est souvent mortelle pour celui qui s’aventure en elle ou cherche à la dompter. Elle peut prendre différentes formes : forêt dense, neige, montagne, mer…

Dans Les Travailleurs de la mer, Victor Hugo, dans son introduction, nous présente ce troisième obstacle auquel l’homme est confronté :

« La religion, la société, la nature ; telles sont les trois luttes de l’homme. Ces trois luttes sont en même temps ses trois besoins ; il faut qu’il croie, de là le temple ; il faut qu’il crée, de là la cité ; il faut qu’il vive, de là la charrue et le navire. Mais ces trois solutions contiennent trois guerres. La mystérieuse difficulté de la vie sort de toutes les trois. L’homme a affaire à l’obstacle sous la forme superstition, sous la forme préjugé, et sous la forme élément. Un triple anankè règne sur nous, l’anankè des dogmes, l’anankè des lois, l’anankè des choses. (Ananké : la personnification de la destinée, la nécessité inaltérable et la fatalité.) À ces trois fatalités qui enveloppent l’homme, se mêle la fatalité intérieure, l’anankè suprême, le cœur humain »

(Victor Hugo. Hauteville-House, mars 1866)

Cette œuvre ouvre l’horizon de nos écrivains voyageurs, à commencer par leurs précurseurs que sont Joseph Conrad, Jules Verne, Pierre Loti, Henri de Monfreid, Roger Vercel, Jean Giono, Edouard Peisson ou d’un Jean-Claude Izzo.

« C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme ».

La mer est telle une maitresse pour le marin, qui au sol, sur la terre ferme où tout n’est qu’ennui et alcool, n’a qu’une hâte : la retrouver. Connaissant les dangers mais ne pouvant résister à ses charmes, il ne pense qu’à retrouver celle qui le retire à sa femme et à sa famille. Passion dévorante qui peut l’avaler, l’engloutir et le faire disparaître pour ne jamais recracher son corps quand la tempête fusionne l’air du ciel et l’eau de la mer.

« Depuis toujours, les hommes se sont mis en route, ils se sont précipités vers la mort en laissant derrière eux des femmes et des enfants plongés dans la détresse. Ils oublient que la vie est belle et qu’il est avant tout du devoir de l’être humain de la chérir. Ou plutôt que c’est son unique devoir. »

( Jon Kalman Stefansson, La Tristesse des Anges)

L’archétype de la femme fatale existe dans les mythes et le folklore de nombreuses cultures à tous les âges. Les divinités associées à la mer sont toutes d’une remarquable beauté (Vénus née de la mer) dont elles deviennent parfois victimes (Andromède, Arianne ou Galathée) et qui n’empêche pas la cruauté (les sirènes de L’Odyssée).

(Ulysse et le chant des Sirènes)

Souvent, dans les romans, on considère la nature sauvage comme étant seulement le cadre, le décor d’une aventure. Nos vies citadines et confortables nous ont ôté notre capacité à prendre conscience du rôle de cette nature, mais aussi de ses dangers.

L’exode romantique d’Alexandre Supertramp, de son vrai nom Chris McCandless, dans le film Into the wild de Sean Penn nous montre bien que malgré son profond désir de vivre en communion avec le milieu sauvage au cœur de l’Alaska, le manque de préparation , la méconnaissance, et l’inexpérience de Chris vont causer sa perte. On ne s’improvise pas homme des bois…

Ce parcours dramatique d’un jeune homme qui a voulu vivre jusqu’au bout son impossible idéal est celui de nombreux hommes. Affronter le danger est un rite de passage, un pèlerinage spirituel, quelque soit la culture ou la « tribu » à laquelle nous appartenons. Et puis, le risque a toujours eu un certain charme.

« Tout ce que la mer a à offrir ce sont ses grosses bourrasques, et de temps en temps une sensation de puissance. Il est vrai que, je connais pas grand chose à la mer mais ici en tout cas c’est comme ça. Et je sais aussi que dans la vie, le plus important c’est pas nécessairement d’être fort mais de se sentir fort et de se mettre à l’effort au moins une fois, de se retrouver au moins une fois dans la condition humaine la plus archaïque. Affronter seul la nature aveugle et sourde sans rien pour vous aider ; si ce n’est vos mains et votre tête… » ( Chris McCandless)

Affronter la nature est une confrontation ambiguë avec la sauvagerie que l’on combat, dont les actions sont violentes, hors de l’ordinaire du commun des mortels, mais à laquelle on se livre aussi. C’est aussi être ce héros loin du quotidien banal et soumis. C’est opposer le monde sauvage au monde civilisé (« L’appel de la forêt » » et «  »Croc Blanc » de Jack London ). C’est une quête, se sentir fort et s’épanouir.

« Jens est méconnaissable, son visage n’est plus qu’un bouclier de glace qu’il doit briser régulièrement devant sa bouche afin de ne pas étouffer. C’est toutefois ici qu’il se plaît, c’est ici qu’il grandit, se trouve et s’épanouit. Sur les basses terres, c’est un rustre taciturne, bien trop porté sur la boisson et un peu faible de caractère, alors qu’ici, à presque sept cents mètres d’altitude, cerné par cette tempête noirâtre, avec la vie d’un côté et la mort de l’autre, il est chez lui. »

( Jon Kalman Stefansson, La Tristesse des Anges)

Mais c’est aussi et surtout une question de survie (Robinson Crusoé), et un moyen de défier la mort qui rôde.

Dans nos envies de domination de cette « femme fatale », il ne faut pas oublier certaines choses que résument assez bien Jon Kalman Stefansson et Henry David Thoreau :

« Contre la tempête, les bourrasques, la neige, il suffit d’avancer, c’est la seule chose qui compte. Avancer ou renoncer. Avancer, certes, mais pas trop longtemps, il faut tourner à un certain moment, avant que la terre ne cesse d’exister et que le vide ne prenne le relais. Une falaise haute de sept cents mètres. Ce n’est pas franchement drôle de progresser ainsi à l’aveuglette à travers la tempête, de ne distinguer qu’à peine vos propres bras, sachant que quelque part devant vous vous attend un précipice. De savoir également que le vent a une fâcheuse tendance à pousser les flocons en congères vers le bord de cet à-pic, ce qui, avec le temps, crée un épais promontoire neigeux qui ne disparaît qu’au printemps, à moins que quelqu’un n’ait l’imprudence de s’aventurer à la surface, aveuglé par la tempête. Il n’est en ce monde que peu de choses qui soient dignes de confiance, les dieux ont l’habitude de nous trahir parfois, quant aux hommes, ils en font profession, mais la terre, elle, ne vous trahit pas, vous pouvez sans hésiter fermer les yeux et avancer d’un pas, elle vous reçoit, vous accueille, je vais vous protéger, dit-elle, et c’est d’ailleurs pour cela que nous l’appelons mère. » ( Jon Kalman Stefansson, La Tristesse des Anges)

« La nature à chaque instant s’occupe de votre bien-être. Elle n’a pas d’autre fin. Ne lui résistez pas.  »(Henry David Thoreau)

L’homme a toujours projeté sur la nature son instinct sexuel de domination. En la labourant il la viole. En détournant les lits des rivières il la domine. En répandant des pesticides il lui fait la guerre. Il en oublie aussi trop souvent qu’elle est aussi sa mère. Cette volonté machiste et primaire à envisager la nature comme une femme à prendre mènera l’homme à sa perte.

Avec l’aide toujours fantastique et précieuse de Fabienne Alice Dubois.

Image à la une: Hokusaï, La grande vague de Kanagawa (1831).

Laurence Jones, directrice de Paris Intiative Entreprise « les femmes entrepreneures que nous soutenons ne sont pas toutes des femmes fatales »
Femme fatale et sadomasochisme (soviétique)
Le Barbu
Le Barbu voit le jour à Avignon. Après une formation d'historien-épigraphiste il devient professeur d'histoire-géogaphie. Parallèlement il professionnalise sa passion pour la musique. Il est dj-producteur-organisateur et résident permanent du Batofar et de l'Alimentation Générale. Issu de la culture "Block Party Afro Américaine", Le Barbu, sous le pseudo de Mosca Verde, a retourné les dancefloors de nombreuses salles parisiennes, ainsi qu'en France et en Europe. Il est un des spécialistes français du Moombahton et de Globalbass. Actuellement il travaille sur un projet rock-folk avec sa compagne, et poursuit quelques travaux d'écriture. Il a rejoint la rédaction de TLC à l'automne 2012 en tant que chroniqueur musique-société-littérature.

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