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Entretien avec Simon Van Booy pour la sortie de son premier roman en France, L’amour commence en hiver

25 juin 2012 | PAR Yaël Hirsch

A l’occasion de la sortie du roman « L’amour commence en hiver » aux éditions Autrement pour la rentrée 2012, Toute La Culture a pu rencontrer le styliste, nouvelliste et professeur atypique né en Grande-Bretagne et coqueluche de la côte Est, Simon Van Booy. Sans âge car éternel enfant avec ses grands yeux de poète, charmeur car aussi attentif que brillant, Simon Van Booy est d’une élégance impeccable au sens propre, comme au sens figuré. Il est aussi complétement insaisissable. Rencontre à Paris, ville qu’il adore.

Votre biographie officielle est parfois très mystérieuse : vous êtes anglais qui vivez aux États-Unis et passez du temps en Chine, vous êtes écrivain mais aussi philosophe et professeur. Vous semblez enseigner les arts visuels… Pouvez-vous vous présenter pour votre public Français?
Je vais toujours là où ça m’intéresse le plus. Mais je ne sens pas que j’appartiens à aucune identité culturelle. C’est peut-être pour cela que j’écris, à partir de l’angoisse de l’exil. Je ne suis pas un philosophe mais je suis très intéressé par ce que d’autres ont pensé. J’aime manger aux râteliers des autres. J’enseigne des cours qui s’intéressent au bien et au mal et à la manière dont le sens de la morale naît chez les enfants. Dans mes cours, l’on lit donc de nombreux livres pour enfants. Ou j’enseigne par exemple un autre cours sur l’autoportrait, qui mélange des livres d’anatomie, anthropologie, architecture, un peu de théorie politique, un peu d’Adam Smith et beaucoup de Rousseau.

Votre style doit être très difficile à traduire. Êtes-vous content de la traduction française de « L’amour commence en hiver » ?
J’en suis tellement ravi que je crois qu’elle est meilleure que l’original et qu’il me faudrait à nouveau la traduire en anglais. Cela serait un exercice passionnant. Et je suis vraiment heureux du travail des éditions Autrement. J’ai l’impression qu’ensemble on a réalisé quelque chose qui n’est pas seulement commercial. Pas un moyen vers un but mais un objet culturel qui est une fin en soi. Je me sens très chanceux et plein de gratitude.

Vous écrivez différemment la fiction et les essais?
Non, les deux types de textes viennent du même endroit.

Et « L’amour commence en hiver » est présenté ici comme un roman mais a gagné des prix en tant que nouvelle. Pour vous, la question du genre littéraire est-elle importante?
Pour moi, il n’y a pas de différence. De même qu’il n’y a pas de différence entre l’écrivain et le poète. Je peux voir comment, pour certaines organisations ou institutions, créer des catégories peut être utile. Mais quand j’écris, je me garde bien d’en créer, la structure vient du flux de l’action.

Est-il important pour vous d’être traduit en Français?
Oh oui, je suis ravi. J’adore venir en France. Il y a tellement de courants politiques ou sociaux à étudier et je trouve cela fascinant. J’adore l’Histoire et la culture française. A Paris, ville que j’adore, mais aussi dans certaines campagnes. J’aime aussi le son de la langue. Et c’est pourquoi j’ai toujours voulu être publié en France. Dans mes livres il y a à chaque fois un personnage français, Bruno, le musicien dans « L’amour commence en hiver », une hôtesse de l’air qui vient aussi d’un village français dans « Everything beautiful began after » (pas encore traduit et publié en France nldr.). Et mon prochain livre est sur le maquis.

Le personnage principal est français, mais il semble que la bande originale de « L’amour commence en hiver » soit allemande?
Oui, j’ai beaucoup écouté les toccatas de Bach en écrivant le livre, encore et encore. Les rythmes des phrases puisent directement dans cette influence. Et pour écrire la voix du personnage féminin, Hannah, j’écoutais le concerto pour piano n°23 de Mozart.

Le personnage de Bruno dit à un moment qu’il est « un petit garçon qui joue du violoncelle ». Y-a-t-il un lien pour vous entre l’enfance et la musique?
La musique a une autre conception du temps. Et de même un enfant perçoit le temps différemment. Si on pense au temps où l’enfant est dans le ventre de sa mère, cela semble une vie entière. Une vie entière avant la vie. Et je crois que la musique est capable de retrouver un temps qui va au-delà du conscient. Prenez le jeu des poupées russes. Je crois que l’enfance est comme ça, que si on nous ouvrait, on retrouverait dans notre for intérieur les divers enfants que nous avons été. Dans le cas de Bruno, ce n’est pas l’adulte qui joue la musique, mais un Bruno enfant et effrayé par la vie. Heureusement, le Bruno adulte joue ce que les grecs appellent le « Cumbara » qui n’est pas vraiment le père ou le parrain mais plutôt le gardien de l’enfant.

Le passage du temps sort vos personnages du monde. Je me demandais si les deux personnages de Hannah et Bruno tiennent dans les mains, l’une des glands, l’autre des pierres, pour lutter contre ce temps et s’arrimer à la terre?
C’est exactement ça. Vous savez, dans certaines traductions funéraires, l’on place des pierres sur les tombes.On met les objets les plus lourds car ce n’est pas là où les disparus se trouvent. Entre Bruno qui tient des pierres dans ses mains et Hannah qui garde des glands, il y a quelque chose d’un peu mythique : la mort et la vie. Tous les deux, ils couvrent tout le cycle de la vie.

Avez-vous une vision romantique de l’amour?
Je me demande simplement s’il n’y a pas une connexion humaine qui soit plus profonde que l’amour. Et je crois qu’elle existe. Imaginez que je tombe fou amoureux d’une femme et qu’elle me quitte. Pendant un, deux, trois… cinq ans, j’erre avec le cœur qui saigne et l’impression que je ne vais jamais m’en remettre. Et un jour je promène mon amertume dans la rue et une femme me demande de l’argent .. peut-être qu’elle est sous crack, en tout cas, je ne la vois pas et ne l’aide pas. je l’ignore. Mais c’est elle, celle que j’ai aimé. C’est peut-être un malheur dans son enfance qui lui a rendu difficile toute relation amoureuse, et c’est peut-être pour ça qu’elle est partie. Et j’ai passé ma vie à rêver de cette femme, elle a besoin de moi plus que jamais et je l’ignore. Cet amour est donc mon idée de l’amour, égoïste. L’amour est trop pensé sur le mode du soi, alors qu’il devrait s’agir des autres. Pour vraiment pouvoir aimer, à mon avis, il faut être capable d’aimer tout le monde. Il s’agit d’un lien très puissant, qui me lierait à vous, et à tous les autres humains. Il me lie à tous. La question n’est pas « Comment puis-je aimer cette personne ? » mais « Comment puis-je la servir et lui apporter la paix sans être une victime ? »

Photo (c) Christina E. Daigneault

Simon Van Booy, « L’amour commence en hiver », trad; Micha Venaille, Autrement, collection « Littératures », 109 p.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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