Livres
Entretien avec Emmanuel Venet

Entretien avec Emmanuel Venet

04 janvier 2017 | PAR Jérôme Avenas

Son dernier livre « Marcher droit, tourner en rond » nous a marqué. Ce roman à l’humour grinçant et au style impeccable est en bonne place dans nos lectures préférées de 2016. Nous avons souhaité rencontrer Emmanuel Venet, publié chez Verdier. C’est dans un café du septième arrondissement de Lyon où il a ses habitudes que nous avons évoqué le narrateur « Asperger » de ce dernier livre et d’autres aspects d’une œuvre dont on ne peut déjà plus se passer. 

Jérôme Avenas : À la lecture de votre dernier roman, Marcher droit, tourner en rond on a très vite la sensation que les rôles sont inversés, que le sociopathe n’est pas celui qu’on croit. Est-ce que toute la société est atteinte d’un syndrome ?

Emmanuel Venet : En écrivant Marcher droit tourner en rond, j’ai pensé, avant tout, à confronter la singularité de ce narrateur avec la folie du monde. Nos sociétés sont traversées par des paradoxes insolubles qu’un « Asperger » ne peut pas traiter, ne peut pas accepter en tant que tels. Dans sa fausseté de jugement, au nom des critères habituels, le narrateur fait figure de sage. Il a beaucoup de remarques, de réflexions, d’opinions infiniment plus sages que les compromis auxquels on s’habitue.

J.A : Dans Précis de médecine imaginaire, vous écriviez déjà : «  Le dépressif, qui voit cette réalité, fait preuve d’une inestimable lucidité. Le frivole qui passe outre, vaque et dilapide sa vie sans larmes ni chagrins, nous afflige bien davantage » … 

E.V : J’aime ces renversements de perspective qui permettent de montrer le positif d’une situation qu’on aborde toujours sous l’angle de sa négativité. L’article « dépressif » se fonde sur des travaux de cognitivistes, à la méthodologie rigoureuse, qui montrent que les gens déprimés ont une conscience plus aigüe, plus juste du monde qui les entoure. Pour échapper à la dépression, d’une certaine manière, il faut s’illusionner beaucoup.

J.A : Existe-t’il une poésie du symptôme ?

E.V : Je crois qu’elle existe, oui. Avec prudence, cela dit : il existe aussi une souffrance du symptôme. Nier cette souffrance, ce serait manquer de respect à ceux qui la subissent. Je suis souvent frappé, dans ma pratique, par l’extraordinaire poésie qui peut se dégager d’une conviction délirante, d’une comportement psychotique, d’une énonciation schizophrénique. Je vais d’émerveillement en émerveillement, de ce point de vue là, sans nier le caractère infernal de ces pathologies.

J.A : Vous êtes psychiatre, au moment de choisir votre spécialité, est-ce l’amour du langage qui vous a guidé ?

E.V : Oui, même si j’ai rapidement déchanté. J’ai longtemps eu l’impression que la pratique de la psychiatrie, l’attention portée à la parole d’autrui, à l’énonciation, allait féconder ma créativité littéraire. Je me suis rendu compte au contraire, qu’elle avait tendance à la stériliser. J’ai pensé, à tort, que ces deux métiers de parole pouvaient se nourrir mutuellement. C’est une alliance plus compliquée qu’il n’y paraît au premier abord. Je parle de cette question dans un autre livre, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud en évoquant mon écartèlement entre ces deux types de rapport à la parole, leur antagonisme, leur neutralisation réciproque. L’hypothèse de départ consistait à affirmer que Ferdière serait devenu poète par procuration en soignant Artaud. C’est une hypothèse subjective au caractère autobiographique.

J.A : À la lecture de Marcher droit, tourner en rond, on rit beaucoup. L’humour est-il un « fusible » ?

E.V : L’humour peut souvent arriver au moment où une situation est en crise ou dans une impasse et peut dénouer et ouvrir. Mais plus simplement, l’humour, c’est ce qui me rend la vie supportable. C’est un ressort qui m’est extrêmement précieux parce que je trouve que la vie est très dure. Je suis habité depuis toujours par la pensée de Camus sur l’absurde. J’ai toujours eu une conscience suraigüe de l’absurdité de notre présence sur terre.

J.A : Qu’est-ce qui relie, dans votre vie, le piano, l’écriture et la psychiatrie ?

E.V : Pour le piano et l’écriture, c’est sans aucun doute la musicalité. Je suis un piètre pianiste mais je suis sensible à la musicalité. De la même manière, j’écris pour la voix. Tous mes textes sont écrits  dans le soucis d’être audible, avec une attention portée à la musicalité des mots. La psychiatrie est à part. Dans ce triangle, elle serait reliée à l’écriture par la question de l’énonciation. La pratique de mon métier m’a montré que la parole peut tuer ou faire vivre. Notre époque méconnaît cette dimension. On a tendance à réduire la parole à la communication, alors qu’elle est un outil infiniment plus précieux, ou dangereux.

Emmanuel Venet aux Éditions Verdier :

Précis de médecine imaginaire, 2005

Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, 2006

Rien, août 2013

Marcher droit, tourner en rond, 2016

Photo : ©ESO

 

« La double inconstance » revisitée par Les Enfants d’Ernest : Marivaux toujours d’actualité
Les vernissages de la rentrée
Jérôme Avenas

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *