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En attendant que le train quitte la gare

En attendant que le train quitte la gare

11 février 2013 | PAR Ainhoa Jean Calmettes

Pour la troisième année consécutive, cinq quinquagénaires ont décidé de partir en vacances ensemble. Il reste encore quelques mois avant le grand départ, suffisamment de temps pour que l’inattendu s’invite dans la vie des protagonistes.

 

On entre En ville comme dans un purgatoire. Un no man’s land. Paris n’est plus qu’un espace vide que l’on traverse sans s’arrêter. Surtout, sans s’attacher : « dans le meilleur des cas, nous nous contentons des traces [des autres] », avançant de silences à habiller, en banalités à orner, le tout pour entreprendre de « durer un peu ensemble ». Cet univers fantomatique n’est finalement rien d’autre que la reproduction à échelle humaine de la vue qui harcelle Jean à chaque fois qu’il se risque à jeter un coup d’œil à travers sa fenêtre : sur la voie Pompidou, les voitures anonymes filent, indifférentes … Paris est rythmé par un temps mort. Pour cause, tout le livre est orienté vers un événement – le départ – qui échappera finalement à la narration. Mais le temps atone de l’attente, il faudra bien apprendre à le remplir, tant il devient matière à angoisse, les années passant. Même George, le plus jeune, le plus vivant a « peur de ralentir et qu’ensuite ça aille vite ».

Jean parle à la première personne, c’est à travers ses yeux que l’on croise le destin de William, Georges, Paul et Louise. Ces êtres qui ne sont pas vraiment des amis, mais pas non plus des étrangers. Jusqu’au dégout, le lecteur s’englue avec lui dans ce Paris amorphe, se perd dans les silences comme dans les flux ininterrompus de sa pensée-fleuve, jusqu’à s’oublier dans une sorte d’endormissement tiède. Sans avoir été annoncée pourtant, une rupture s’opère. L’identification supposée par la narration interne cesse de fonctionner. Pourquoi ? Le lecteur aurait-il soudain appris à se rebeller, refuserait-il de se reconnaître plus longtemps dans cet éditeur vieillissant qui a fini par se contenter du « faute de mieux » ? Le lecteur refuserait-il de voir son ombre dans la somme des lâchetés quotidiennes qui façonnent Jean ?

Non. Ce détachement n’est pas le fait du lecteur. Il est savamment orchestré par Christian Oster. En ville est de ces livres qui s’amusent à se déconstruire de l’intérieur. Qui avancent des faits uniquement pour les faire mentir, façonnent des personnages pour les amener à devenir le strict opposé d’eux-mêmes. L’auteur se plaît à égrener les preuves de la mauvaise foi de Jean, lui qui abhorre la femme qui attend son enfant pour l’insouciance dont elle fait preuve face à sa propre mort, quand il reproduit cette même neutralité vis-à-vis de sa propre existence. Le livre joue contre son héros, le met face à ses contradictions, et vient introduire, comme par magie, un point de vue surplombant. On aurait fini par haïr Jean à rester trop près de lui, en nous invitant à prendre nos distances, Christian Oster nous permet de jeter sur son humanité et ses faiblesses un regard tendrement moqueur.

 

En ville, Christian Oster, L’olivier, janvier 2013, 174 pages, 18 euros.

 

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Ainhoa Jean Calmettes

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