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Emilie de Turckheim : « Ma cause est l’imagination »

13 février 2012 | PAR Yaël Hirsch

Dans son dernier roman, Emilie de Turckheim raconte la rencontre amoureuse d’une toute petite fille et d’un homme de quarante ans. Récit au titre attachant, « Héloïse est chauve » (Eho, 2012) est un roman d’amour diablement bien écrit et qui transgresse toutes les lois pour laisser libre cours à l’imagination. A l’occasion de notre dossier « vraie » et « fausse » transgression, une rencontre avec Emilie de Turckheim s’impose donc. Une interview où l’auteure continue de surprendre, par sa franchise et sa poésie.

Pour lire notre critique du roman, c’est ici.

1) Héloïse est chauve est-il votre premier roman d’amour ?
Oh non ! Tous mes romans – tous sauf un – sont des romans d’amour. Ou plutôt, dans tous mes romans, il est question d’imaginaire érotique et de folie amoureuse.

2) Selon votre habitude, vous avez joué avec certaines lois du genre, lesquelles?
Dans « Héloïse est chauve », on trouve les trois étapes classiques du récit amoureux : coup de foudre, consommation, perspectives d’éternité. Mais ici, le coup de foudre se produit entre un bébé de 5 mois et un homme de 40 ans. La consommation et le coup de foudre sont simultanés : Héloïse, encore bébé, suce le pouce de Lawrence et cette succion extirpe Héloïse d’une colère démentielle, ce qui lui procure un soulagement suprême qui rappelle d’autres suprêmes soulagements. Quant à l’éternité, elle est réelle – au dernier chapitre, les amants ont mille ans. En revanche, il manque un ingrédient classique du roman d’amour : la gangrène du quotidien, l’inévitable désillusion. Ici, l’amour est mieux que prévu. Mieux que le mythe de l’amour. Et tout lui sacrifier est un horizon parfait.

3) Le personnage d’Héloïse est extrêmement énergique et sûr de lui, en quoi cela le rend-il hétérodoxe ?
Il y a quelque chose de paradoxal chez Héloïse. Une indépendance totale dans ses désirs et sa sexualité qui vont de pair avec une expression artistique entière, parfois violente, sans aucune forme de censure, et en même temps, un sentiment romantique et sacrificiel de dépendance amoureuse envers Lawrence. Elle veut Lawrence et cette volonté terriblement pugnace réduit sa liberté.

4) Décrire dans un style assez cru la sexualité d’une très jeune femme a-t-il été un exercice difficile ?
Non, parce que je n’ai pas eu à chercher très loin. Il y a beaucoup de moi dans cette petite Héloïse.

5) Une relation amoureuse entre un homme âgé et une femme bien plus jeune peut-elle encore choquer ?
Non, pas du tout. Mais ce qui est toujours beau et désespérant quand il y a une grande différence d’âge, c’est que le couple est simultanément au début et à la fin de sa relation. Au début parce que la jeune amoureuse célèbre l’avenir heureux, déborde de force et d’ignorance, et à la fin, parce qu’au même instant, le vieil amoureux connaît déjà la chanson et les lois de la péremption : la fille qui lui saute au cou, c’est sa propre jeunesse perdue.

6) Était-il important qu’il y ait une sorte d’équilibre des expériences dans le couple  Héloïse/ Lawrence?
Je ne crois pas qu’il y ait un équilibre des expériences dans ce couple. Seule Héloïse a un univers sexuel déroutant et hors norme, un goût pour l’amour fou. Lawrence a eu d’innombrables femmes dans sa vie mais il ne connaît pas la liberté amoureuse. Et c’est avec Héloïse qu’il découvre ce que j’appellerais la loyauté amoureuse, c’est-à-dire la célébration du sentiment amoureux, l’état de gratitude devant le don amoureux, la foi et la perte de la raison.

7) Avez-vous cherché à heurter le lecteur en plaçant cette histoire d’amour à la limite de l’inceste ?
Ah non, vraiment je n’ai cherché à heurter personne. Les situations qui, dans ce roman, symbolisent ou miment l’inceste, ne font au contraire que rappeler et répéter l’interdit universel de l’inceste.

8) Que cherchez-vous à provoquer chez le lecteur en le sortant de ses repères amoureux sociaux et sexuels ?
Je cherche peut-être à les rallier à ma cause ! Ma cause est : L’imagination – en amour, en écriture – est la capitale de la liberté. Donc, partez en voyage dans votre imagination, perdez du temps à penser à des choses impensables, animales, perturbantes, que personne d’autre que vous – espèce de fou ! – ne saurait penser.

9) Le style du roman crée un lien entre érotisme et vitalité. Comme si le désir secouait des carcans sociaux mortifères pour retrouver son objet légitime. Avez-vous réfléchi au style qui s’imposait pour ce roman, ou l’écriture est-elle venue « naturellement » ?
Quand l’idée d’un roman me vient, tout vient à la fois. Le style n’est pas dissocié de l’objet que je voudrais écrire. La façon d’écrire n’est pas au service du livre. La façon d’écrire est le livre. C’est toujours très compliqué de prendre conscience de ces mécanismes-là, mais je crois qu’une seconde avant d’écrire, je ne sais pas ce que je vais écrire, mais je sais quelle est mon émotion, ma tension, la sensation physique de l’écriture qui va sortir de moi. Pour ce roman, c’était la sensation de quelque chose de rapide, d’exubérant, d’ivre, de haché.

10) En amour, quelle serait votre définition de la liberté ?
Pas facile. Je dirais que la liberté, en amour, c’est de ne rien faire à contrecœur. C’est être sûr(e) de sa joie et de son désir.

11) Après le livre d’enquête et le roman d’amour, un autre genre vous tente-t-il pour votre prochain livre ?
Un road movie. Un livre sur la route. Je voyageais beaucoup, sac au dos, quand j’étais étudiante, en Amérique du Sud et en Asie. Je voudrais raconter le rythme du voyage, son inconsistance, cette étrange façon d’avancer, de prendre des bus, des trains, des bateaux, de tracer la route, et d’en éprouver un sentiment inexplicable de solitude et de liberté.

© David Ignaszewski-Koboy

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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