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Les Éditions Zulma publient une pépite de l’écrivaine malaisienne Shih-Li Kow

Les Éditions Zulma publient une pépite de l’écrivaine malaisienne Shih-Li Kow

23 août 2018 | PAR Jérôme Avenas

Quand il sera l’heure de dresser un état des lieux de la rentrée littéraire 2018, « La Somme de nos folies » de Shih-Li Kow sera dans le top 5. La chronique aigre-douce de Lubok Sayong, petite bourgade de la Malaisie. Coup de cœur !

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Que serions-nous sans les Éditions Zulma ? Aurions-nous seulement entendu parler de Shih-Li Kow, écrivaine malaisienne ? Il suffit d’essayer de se procurer l’édition originale de The Sum of Our Follies pour s’en convaincre : Frédéric Grellier (traducteur) et Laure Leroy (directrice de Zulma) ont déniché une perle qui, sans eux, aurait eu bien du mal à parvenir jusqu’à nous. Shih-Li Kow fait partie de la communauté chinoise de la Malaisie. Elle écrit en anglais. La Somme de nos folies est son premier roman. C’est son recueil de nouvelles Ripples and other stories, publié en 2009, sélectionné pour le Prix frank O’Connor qui l’a fait connaître.

Ce très beau roman, tour à tour, émouvant, comique, grinçant, épique, tragique, loufoque et parfois même mystique est un bonheur à dévorer. Les presque 400 pages ne suffisent pas. À la fin, on ne veut pas quitter les personnages qui peuplent Lubok Sayong, bourgade « située dans une cuvette, au fond d’une vallée bordée d’un côté par la Perak et de l’autre par un affluent de la Sayong. » Ces personnages, ce sont Auyong d’une part, vieil homme d’origine chinoise et Mary Anne, jeune fille orpheline. Entre les deux : Beevi, inlassable conteuse d’histoires. Shih-Li Kow fait alterner les points de vue d’Auyong et de Mary Anne. Beevi, personnage tout aussi central n’est envisagé par le lecteur qu’à travers les regards des deux narrateurs qui se partagent le champ énonciatif. Ce dispositif, fait de Beevi un personnage entièrement raconté par les autres. Elle n’en est que plus mystérieuse et plus majestueuse. Par un détour que nous ne vous révélerons pas, les trois personnages vont être mis en contact. L’intrigue est concentrée sur quelques années de la vie de la bourgade. Shih-Li Kow prend le temps de faire vivre ses personnages, de faire vivre la ville, de la faire évoluer, quitte à en passer par un enchâssement de récits telle la mésaventure des époux Miller ou le combat de Miss Boonsidik pour sauver des lady-boys « rassemblés par les autorités pour les purger de leur côté féminin à force de prêche religieux et d’exercice physique. » Mais ce n’est jamais au prix de l’unité. Pas d’éparpillement, le tout forme un ensemble parfaitement cohérent. Dans son roman, l’écrivaine n’hésite pas à évoquer le caractère métissé de la population malaisienne, d’égratigner les pouvoirs en place, d’envoyer de l’acide sur la vision occidentale de l’Asie. C’est ce savant mélange d’irrévérence et de tendresse qui charme immédiatement le lecteur. Il reste à souligner le travail admirable de Frédéric Grellier, traducteur au talent immense. Chaque phrase est ciselée avec un soin particulier. On sent derrière le labeur, un grand amour pour ce texte. Amour parfaitement transmis.

Shih-Li Kow, La somme de nos folies, traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier, Éditions Zulma, août 2018, 384 pages, 21,50€

EXTRAIT : La femme donna un discret coup de coude à son mari en se penchant vers lui. « Vous permettez qu’on vous prenne en photo ? » me demanda-t-il. Cette dame pratiquait la chasse-cueillette. Elle collectait les anecdotes, qu’elle archivait avec chaque photo dans sa tête pour épater ses amies à qui elle servirait des histoires sur les Malaisiens des petites villes, comme si nous étions une espèce récemment découverte. Une espèce décrite très simplement : les indigènes sont lents mais très amicaux, ils mangent avec leurs mains, ils sont corrompus, et parlent parfois un curieux anglais. Cette Américaine était un vestige de l’époque des séances diapo. Quant à nous, gens indolents et sympathiques, avec nos pots-de-vin et notre baragouin d’anglais, nous n’étions que les victimes collatérales de l’évolution, promis à disparaître. Mais je suis un vieux briscard au cuir épais. Si je m’étais trouvé seul avec le mari, nous aurions pu discuter de la présidence Obama.
Je posais pour la photo en faisant le « V » de la victoire, alors que j’aurais plutôt tendance à faire un doigt d’honneur. Flanqué du mari, je souris pour une photo que je ne verrai jamais.

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Jérôme Avenas

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