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« Dire son nom », publié par Francisco Goldman : Portrait d’une vie trop brève

« Dire son nom », publié par Francisco Goldman : Portrait d’une vie trop brève

26 septembre 2011 | PAR La Rédaction

Dans un très beau récit, l’auteur américain Francisco Goldman ramène à la vie Aura Estrada, sa jeune épouse disparue en 2007.

Aura Estrada était une jeune femme brillante et cultivée, promise à un grand avenir universitaire et littéraire. Cette jeune mexicaine effectuait un doctorat de littératures hispaniques à l’Université de Columbia, tout en travaillant activement à son premier roman. Elle tenait, selon elle “une histoire vraiment bonne”. C’est du moins ce qu’elle dit à son mari, l’auteur Francisco Goldman, sur le chemin de la plage de Mazunte, au Mexique, où elle devait trouver la mort quelques heures plus tard. C’était le 25 juillet 2007; deux semaines avant, elle avait fêté ses trente ans.
C’est ce destin brisé, au seuil de nombreux accomplissements, qu’a voulu raconter Francisco Goldman, qui lui rend dans son dernier roman, «Dire son nom », le plus beau des hommages: célébrer sa courte existence, en narrer les détails les plus significatifs, plutôt que de lui dresser un mausolée définitif.
Là où de nombreux écrivains, à l’instar de Joan Didion dans L’année de la pensée magique, concentrent l’évocation de la mort de la personne aimée sur leur propre travail de deuil, devenant ainsi le centre d’un récit de l’absurde, Francisco Goldman est tout entier tourné vers le souvenir amoureux de son épouse. Sur ce chemin, qui s’apparente parfois à une enquête très documentée, le lecteur la suit, de sa petite enfance au Mexique, aux cercles littéraires new-yorkais, en passant par ses voyages, dont l’un à Paris avec le narrateur… Y apparaît la figure pleine de vie d’une étudiante, jolie et pétillante, sorte de « Björk mexicaine », douée d’une personnalité aussi attachante que prompte à la révolte et aux éclats. Guidé par l’amour fou que lui portait le mari d’Aura, le récit est aussi marqué par la figure omniprésente de la mère, Juanita, à laquelle la jeune femme, très liée, s’efforce aussi d’échapper. C’est elle, qui, terrassée par la douleur d’avoir perdu une fille unique, qu’elle éleva seule, rendit l’auteur responsable de sa mort, allant jusqu’à le trainer devant la justice mexicaine.
Construit en flashbacks, qui cheminent peu à peu vers les circonstances exactes du décès tragique d’Aura, le récit, parfois douloureux et emprunt d’une certaine culpabilité, ne sombre pourtant jamais dans le pathos. Pas même lorsque le narrateur édifie dans l’appartement de Brooklyn cet autel à la mémoire de sa femme, autour de sa robe de mariée.
On rit souvent à l’évocation de certains moments de la vie d’Aura, comme à celle ces vacances, passées dans un camp de jeunesse à Cuba: envoyée par sa mère, elle en revint la peau sur les os, perdant à jamais toute foi dans le communisme. La rencontre des futurs époux, à New York, lors d’un dîner d’écrivains, autour de Salman Rushdie, est elle aussi très savoureuse: « Je présume que Rushdie ne se rappelle probablement pas avoir rencontré Borgini ce soir-là, et je parierais tout ce que j’ai qu’il n’a aucun souvenir d’avoir été assis en face de moi, et qu’il n’a même jamais su mon nom. Je me demande même s’il se souvient d’Aura. Je trouvais que c’était parfait – Aura et moi laissés à nous-mêmes dans un coin de la table- la meilleure chose qui pouvait arriver. Je me rappelle à peine avoir jeté un oeil au maître Rushdie, et je n’étais pas intimidé d’être en présence d’un personnage d’une importance planétaire, ce qui aurait probablement été le cas si je n’avais pas été assis à côté d’Aura. Sur la musique de fond de l’anglais châtié et bref et des petits rires de gamin de Salman Rushdie, j’étais en train de tomber amoureux. (Vous vous souvenez de nous, monsieur Rushdie? Vous rendiez-vous compte, en nous considérant de vos fameux yeux de faucon, avec votre pénétration de grand écrivain, que nous étions en train de tomber amoureux, moi en tout cas? (…))
D’un style incisif et mordant, qui ne traduit pas d’amertume, Goldman se fait Orphée. Ce qu’il tente de ramener à la vie, c’est tant son épouse que les écrits qu’elle laissa (poèmes, morceaux de journal, débuts de roman), et dont beaucoup louaient déjà le talent. Une entreprise qu’il poursuit aujourd’hui, via le Prix Aura Estrada, qui récompense le travail d’auteurs femmes de moins de 35 ans écrivant en espagnol. En disant son nom, en le répétant, Francisco Goldman s’efforce de l’arracher à l’oubli. La force de son récit le grave dans l’esprit du lecteur assurément et pour longtemps.

« Serrez-la fort, si vous l’avez, serrez-la fort, pensai-je, tel est mon conseil à tous les vivants. Respirez-la, mettez le nez dans ses cheveux, respirez profondément. Dites son nom. Ce sera toujours son nom. Même la mort ne peut la voler. Le même, vivante ou morte, toujours. Aura Estrada ».

Francisco Goldman, Dire son nom, Christian Bourgois, 423 p. 19€.

Par Ariane Singer.

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