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De splendides « Derniers jours des rois » chez Perrin

De splendides « Derniers jours des rois » chez Perrin

01 octobre 2015 | PAR Franck Jacquet

Il faut bien le dire, on aime souvent recevoir les beaux livres pour… faire beau chez soi. Les images sont de qualité, les crédits photo sont soignés, les textes rares et n’en gênent pas leur rôle décoratif. Pour une pure monstration de l’existence de l’écrit dans un intérieur design, épuré et vide d’ouvrages, on trouve généralement des beaux livres relatifs à la mode, au luxe (non, on ne désigne aucune CSP ici !). Pour l’utilité de ceux qui se servent des images pour des cours ou des recherches, alors le beau livre est objet d’accumulation… (Même remarque !).  

Dans le cas de l’ouvrage dirigé par Patrice Gueniffey, Les derniers jours des rois, on se confronte à une autre catégorie. La frontière entre le beau livre et l’ouvrage de vulgarisation historique est brouillée, tendance récente mais de plus en plus évidente depuis une décennie. On pourrait redouter que le résultat accumule les mauvais côtés des deux catégories. C’est l’inverse. L’ouvrage est une réussite quasi complète et qui réjouit infiniment quand on pense à quel point les grands historiens peuvent aussi chercher à parler au plus grand nombre.

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Visuel - Derniers jours des rois

Stars d’histoire

Pour ceux qui se souviennent des premières éditions de l’émission télévisée de Franck Ferrand, L’ombre d’un doute, on se trouve devant un objet similaire. L’histoire est à la fois récit historique captivant, mais elle peut être aussi un moyen de restituer le passé et de comprendre les acteurs dans leur contexte. Elle peut s’accélérer comme un Balzac, elle peut être ralentie par le narrateur pour mieux décrire des détails, comme dans une description proustienne. L’histoire, c’est ce beau récit qui réfléchit sur ce qui a été, qui ne prétend que rarement aux lois, mais qui rappelle toujours des règles et des récurrences.

C’est ce que les grands historiens convoqués font ici. Renouant avec l’histoire racontée, parfois avec le ton de l’épopée, qui donc se finit très mal en l’état, on savoure. Et ce sont des auteurs patentés qui proposent chacun leur chapitre : Gueniffey donc, Le Goff (décédé récemment), Heers (même cas), Le Fur, Solnon, Babelon, Petitfils (habitué des médias), Bertière, Lentz, Bled (statue du commandeur de l’histoire de l’Europe centrale en France), Teyssier et Anceau. N’en jetez plus ! C’est un casting de très grands universitaires chacun spécialiste de son siècle qui participe et joue le jeu d’un texte accessible bien loin des contraintes de l’écriture universitaire. Pour comparer, c’est ici pour le passionné d’histoire comme une compilation de l’été NRJ pour un candidat de télé réalité (oui oui !).

Vies et morts des rois

Venons-en au fond. Evidemment, il ne faut donc pas chercher un propos fouillé ici, mais ce n’est pas pour autant qu’il est bradé. L’introduction rédigée par le spécialiste de la Révolution revient précisément sur la finitude. Non pas sur la finitude de la monarchie qu’il étudie tant mais sur la finitude du roi lui-même. Par une évocation de la thèse des deux corps du roi, il rappelle les continuités de l’histoire de France depuis le Moyen-Age (et pourquoi pas l’Antiquité tardive ?) jusqu’à Napoléon III et même la Ve République (il est habituel de considérer la Ve République comme une monarchie républicaine). Le corps temporel du roi disparaît mais le corpus mysticum, la continuité du pouvoir, demeure à travers des rites et des liturgies politiques. On légitime la distinction par nombre de processions, par les figures de cire du défunt qui disparaissent au début de l’Ancien Régime…

Ensuite, l’ouvrage est constitué par une douzaine de morts, plus ou moins fondées sur la simple description du déclin du corps du roi, depuis Saint Louis jusqu’à Napoléon III. A peu peu près égaux en taille, ils insistent tantôt sur les conséquences politiques de la mort, et tantôt ils détaillent les conditions de décrépitude physique d’un homme plus ou moins âgé…

On pensera à Louis XIV dont l’agonie est celle d’un siècle, d’un clan (il voit nombre d’héritiers directs mourir avant lui) et d’un mariage (avec Maintenon, qui revient de Saint-Cyr entre deux agonies, lorsqu’il le demande, leur union n’étant pas officielle, et le testament du Roi-Soleil l’étant encore moins). Elle est particulièrement célébrée en cette année « anniversaire » de sa mort pourtant si attendue. Mais dans tous les cas, derrière les morts, c’est un modèle de vie qui semble s’achever, surtout au Moyen Age, alors que la manière de mourir reflète les mérites d’une vie, Louis XI agonisant longtemps…

Décrépitudes

D’un autre point de vue donc, c’est à des déclins parfois pathétiques auxquels on assiste. Louis-Philippe comme Louis IX ne semblent pas aimés du sort, le moral de l’un étant traîné longtemps comme le corps de l’autre… On retiendra les agonies de Napoléon III, suite à ses maladies « impropres » ou encore Louis XVI, décapité. Le moins qu’on puisse dire est qu’il y a diversité. On pourrait ajouter la mort du roi Philippe, non sacré, auquel Michel Pastoureau a consacré un ouvrage en cette rentrée : il fut tué par un cochon. Toutes ces morts sont donc à la fois anecdotiques et porteuses de sens pour les historiographes ou l’histoire de France plus généralement. Elles sont exposées finement et rappellent que décidément, même pour un souverain vaut la phrase…. Memento mori !

Informations ouvrage : GUENIFFEY, Patrice (dir.), Les derniers jours des rois, Paris, Perrin (« Le Figaro Histoire »), 8 octobre 2015, 285p. [ISBN : 978-2-262-05161-7, 29,9 euros]

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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