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Credit Crash

19 août 2009 | PAR Yaël Hirsch

Avec « Pour une vie plus douce » (Stock), l’auteur Philippe Routier nous fait entrer dans le quotidien catastrophe d’un travailleur de la poste trop endetté et de son fils. A quel prix s’endette-t-on pour vivre le rêve Français d’être propriétaire de son petit pavillon de banlieue, avec barbecue, fausse cheminée, et télévision ? Sortie le 19 Août.

douceLui travaille sur une Plate-forme colis de la Poste, elle est ouvrière spécialisée dans une usine de tuyaux, leur premier dîner dans une pizzeria lambda et leur première partie de bowling révèle l’évidence : ils sont faits pour vivre ensemble. Et pas n’importe où, puisque à crédit ils peuvent s’offrir le pavillon de leurs rêves à Sartrouville. Mais l’ascension dans la hiérarchie bloquée de leurs entreprises est impossible et l’une après l’autre, les dettes s’accumulent, jusqu’à la catastrophe : elle divorce pour fuir la faillite, et lui garde l’enfant qu’il nourrit de moins en moins bien. A quel prix ces petites gens étaient-ils censés vivre le rêve capitaliste de consommation ?

Du point de vue de l’enfant à la fois ethnologue et aimant, Philippe Routier déroule le long fil narratif d’une catastrophe d’endettement annoncée. Dans un style aussi fluide que poétique, il décrit la petite vie non dénuée d’espoirs, d’amours et d’amitiés, de gens modestes mais vivant au-dessus de leurs moyens dans la banlieue parisienne. Cette humanité à l’horizon bloqué, et vivant dans l’angoisse des intérêts à payer, après une période d’endettement insouciant présentée comme un âge d’or rejoint celle que décrivait Emile Zola dans « L’Assommoir », il y a près de 150 ans. Du banquet de mariage aux actes monstrueux commis par la bête humaine acculée, c’est du même déterminisme (ici social et non biologique) qu’il s’agit. Dans quelle mesure la société de consommation est-elle responsable des actes tragiques des personnages? Philippe Routier pose la question avec beaucoup de subtilité, déroulant sa petite histoire sur un temps assez long (des années 1970 à une projection dans le futur proche) pour montrer que quelle que soit la société : industrielle, post-industrielle, ou post-post-industrielle, les rouage du capitalisme demeurent inchangés. Certains esprits modestes et naïfs peuvent se laisser entraîner par des envies matérielles jusqu’à se perdre eux-mêmes. Le fils réalise le rêve de ses parents, en devenant le propriétaire d’un petit café de Sartrouville, qui marche assez bien. Mais même arrivé à ce sommet, il végète, et seul, vivant jeune encore dans le deuil des meilleures années de sa vie. A l’image de sa mère, demeurée quarante ans au même poste d’ouvrière spécialisée dans une usine, et faisant partie des meubles que personne ne songe à remercier ou à féliciter, il est condamné à l’immobilité. Comment vivent les rouages de la base de nos sociétés, et les rêves d’ascension sociale ne sont-ils que des leurres les poussant à mieux accepter cette condition moderne d’esclavage ? Ou ont-ils fait de leur propre volonté les mauvais choix ? Une belle réflexion sociale, sans dénonciations outrées et surtout livrée sans ressentiment dans un écrin de langue immaculée.

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Philippe Routier, « Pour une vie plus douce », Stock, 167 p., 15,50 euros.
« Il avaient compris qu’avec les trois premières banques, ils seraient quittes de leur dette à quarante-six ans tandis que, avec la quatrième, ils devraient encore de l’argent jusqu’à cinquante. Cependant, que les quasi-quinquagénaires qu’ils deviendraient peut-être, ces inconnus sans doute ventripotents pour lesquels ils n’éprouvaient aucune sympathie, dussent vingt-cinq ans plus tard débourser de l’argent pour les jeunes gens radieux qu’ils étaient alors n’était franchement pas de nature à les embarrasser » p. 24

Terreur blanche
Factory Parano
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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