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Chirine El Messiri : « Araborama tente de couvrir le monde arabe de manière bienveillante et ouverte »

Chirine El Messiri : « Araborama tente de couvrir le monde arabe de manière bienveillante et ouverte »

06 février 2020 | PAR Donia Ismail

Premier tome d’une collection (les éditions du Seuil et l’Institut du monde arabe), « le monde arabe existe-t-il (encore) » a la volonté d’offrir à ses lecteurs les clés de compréhension de cette région du monde en proie aux stéréotypes dévorants. Chirine El Messiri, Responsable des forums et de la publication du Seuil Araborama, revient sur la genèse de ce projet au long court, de la nécessité d’apporter une plus juste représentation du monde arabe et de la fibre créative présente au sein ses illustrateurs. 

Donia Ismail : Une phrase choque sur la couverture de ce premier tome d’Araborama : « le monde arabe existe-t-il (encore) ? » Drôle de phrase pour l’Institut du monde arabe, non?

Chirine El Messiri: Oui ! Quand on a lancé l’idée aux éditions Le Seuil d’une collection commune, on s’est dit tout de suite : qu’est-ce qu’est le monde arabe? Nous avions cette idée de faire comprendre et aimer cette région. Nous nous sommes très vite demandé de quoi le monde arabe est-il le nom. Surtout, devons-nous dire le monde arabe ou LES mondes arabes? Le but de cet ouvrage est de reposer les bases, d’interroger cette notion admise. C’est une région où les religions, les langues, les ethnies, les peuples sont pléthores. Pourtant, il existe des choses communes qui ressortent. Quand on lit la Chronique des arabisés kurdes de Boris James, on comprend bien que ce peuple qui a sa propre langue, qui est à cheval sur plusieurs territoires, renferme une certaine arabité, à travers ses références historiques et culturelles.

DI : Malgré toutes ces différences, il y a une forme d’unité. L’exemple que vous prenez, celui du télé-crochet Arab Idol, en est la preuve !

CEM : Le monde arabe est la seule partie du monde à avoir des télé-crochets qui englobe l’ensemble de la région. Il n’y a pas une émission par pays, comme on peut le voir partout ailleurs mais quelque chose qui englobe l’ensemble des pays. Pareil pour The Voice ! En Europe, il n’y a pas de The Voice Europe, mais un spécial France, un autre Royaume-Uni etc. Dans le monde arabe, vous avez une seule émission, où des candidats du Maroc, de l’Irak, de Syrie, d’Égypte se rejoignent. Les chansons qui sont interprétées font partie d’un patrimoine culturel commun que tous connaissent.

                                                                                                                          Soirée de lancement d’Araborama, le 4 février 2020 ©RomainPigenel

DI : Comment se présente cette collection? 

CEM : Chaque année, nous sortirons un ouvrage, dans le même format que celui-ci, avec une quarantaine de contributeurs, une trentaine d’illustrateurs issus du linge arabe. Notre but est de donner une visibilité à ces artistes. Cette collection est un prolongement de l’action de l’IMA. À travers nos expositions, nos concerts, nos forums, nous montrent toutes ces façons de voir et de vivre ce monde arabe. Cet ouvrage est une sorte de métamorphose par l’écrit de tout ce que cherche à montrer l’IMA. Nous proposons un écrit qui tente de couvrir le monde arabe de manière bienveillante et ouverte.

DI : Comment pouvez-vous définir Araborama ?

CEM : Araborama une vision globale. Ce n’est pas une encyclopédie, le but est de donner des postes pour mieux comprendre le monde arabe, par le biais de la pop culture comme avec le chanteur palestinien Mohammed Assaf ou le télécrochet dont il a été le grand gagnant en 2013, Arab Idol. C’est aussi apporter des savoirs que certains ne pourraient pas connaître comme l’article sur l’arabizi, cette façon d’écrire en arabe à l’aide du clavier latin et de chiffres.

DI : Quant aux spécialistes qui écrivent dans vos pages, il y a de grands noms occidentaux mais surtout, et elle est là la différence, des « anonymes » issus de ces territoires…

CEM : C’était très important pour nous. Christophe Ayad et Henry Laurens sont des grandes plumes et nous heureux qu’ils nous suivent dans cette aventure mais il fallait aussi écouter les citoyens du monde arabe qui vivent ces réalités au quotidien : Elias Sanbar, Kamel Daoud, Mariam Aboelezz… Nous voulions allier les grands penseurs occidentaux et ces voix qui sont cette concrétisation du terrain.

DI : Dans ce premier tome, on alterne entre interviews fleuves, articles plus concis et illustrations. Pourquoi ce choix?

CEM : C’est un objet à l’image de l’IMA, c’est-à-dire polymorphe. Nous voulions offrir une diversité des formats littéraires, d’abord pour soucis de rythme et pour offrir également une plus grande liberté de lecture. Le lecteur peut piocher comme il le souhaite : s’il ne souhaite pas lire une longue interview, il peut directement aller à un article plus ramassé. Ce qui est drôle c’est que lorsque l’on a établi le sommaire, aucun contributeur ne savait ce qu’allait écrire l’autre. On s’est rendu compte en recevant les papiers, que les articles se répondaient. La boucle est bouclée !

DI : Il y a cette importance de l’illustration…

CEM : Il y a une force créatrice, une inventivité splendide dans le monde arabe, quand on voit la profusion d’artistes sur les réseaux sociaux comme Instagram. Dans les expositions, malheureusement, on ne les voit pas encore. Ce sont pour certains des illustrateurs politiques à la vision fine, je pense à l’Homme jaune, ce dessinateur algérien qui a marqué le Hirak par ces dessins satiriques, ou encore Alaa Satir au Soudan.

                                             Dessin de Zeina Abirached, lors de la soirée de lancement d’Araborama, le 4 février 2020. ©RomainPigenel

DI : Le premier tome traite de thématiques parfois très actuel : on y parle du conflit israélo-palestinien, fortement présent dans l’actualité il y a quelques jours avec le Deal du siècle de Donald Trump…

CEM : Malheureusement, c’est un conflit qui revient énormément dans le temps. Mais le but d’Araborama, n’est pas de réagir à une actualité brûlante. Nous voulons que ces ouvrages perdurent dans le temps, que l’on puisse y revenir à n’importe quel moment sans que le sujet ne devienne caduc. Nous avons demandé à nos collaborateurs une analyse qui dure dans le temps et de commenter les lames de fond, les mécanismes sous-jacents. Il fallait traiter cette question-là, qui est importante dans la politique panarabe. Denis Bauchard et Elias Sanbar nous ont livré des analyses intelligentes qui perdureront.

DI : Pourquoi ce besoin en 2020, de sortir Araborama?

CEM : Il ne date pas d’aujourd’hui ce besoin, mais cela fait déjà 50 ans, voire plus ! Nous sommes dans un espace de plus en plus globalisé, pourtant la compréhension envers les autres cultures est toujours compliquée. C’est notre mission, de faire comprendre cette région du monde, cette culture. Ce livre est la matérialisation de nos actions : si vous ne pouvez pas venir à l’iMA, avec cet ouvrage, l’IMA viendra à vous.

 

Visuels 

Soirée de lancement d’Araborama, le 4 février 2020 ©RomainPigenel

Dessin de Zeina Abirached, lors de la soirée de lancement d’Araborama, le 4 février 2020. ©RomainPigenel

Image à la Une : ©Le Seuil

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Donia Ismail

One thought on “Chirine El Messiri : « Araborama tente de couvrir le monde arabe de manière bienveillante et ouverte »”

Commentaire(s)

  • N'est. Dai

    en essayant de répondre à la question sur la culture arabe,et en constatant que sur ledeal du siècle les arabes sont a50% pour ou contre, où se niche la culture arabe ?

    février 7, 2020 at 21 h 34 min

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