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Voyage dans la ville rêvée de Le Corbusier

Voyage dans la ville rêvée de Le Corbusier

24 novembre 2019 | PAR Laetitia Larralde

Les Éditions du patrimoine nous emmènent à Chandigarh avec le photographe Manuel Bougot pour une promenade minérale dans une cité qui ne ressemble à aucune autre.

Le nom de Chandigarh évoque à la fois l’exotisme et l’utopie architecturale. Située en Inde dans la région du Pendjab, Chandigarh est la capitale de cette région, divisée en deux en 1947 lors de la séparation de l’Inde et du Pakistan. Lahore, la capitale régionale, se retrouve côté pakistanais, et le Premier Ministre Nehru décide donc de créer une nouvelle capitale indienne. Il confie le projet en 1950 à Le Corbusier et à son équipe. Chandigarh sera une ville nouvelle modèle pour un pays neuf.

Le Corbusier, entouré notamment de Pierre Jeanneret et des architectes britanniques Jane Drew et Maxwell Fry, spécialistes de l’architecture des pays chauds, est en charge de la conception du plan d’ensemble de la ville et du Capitole, le centre gouvernemental et administratif. Il va mettre en pratique ici, pour la seule et unique fois de sa carrière, ses théories urbaines à l’échelle d’une ville entière. Toutes les idées qu’il développe depuis les années 1920 trouvent enfin un terrain pour s’exprimer.

La ville est divisée en secteurs, rectangles de 800×1200 mètres de côté comprenant des zones de logements bourgeois et sociaux, des zones de travail, des écoles, des commerces, des équipements sportifs et médicaux, des lieux de culte et des espaces verts. Il travaille également sur les circulations pour favoriser la fluidité et mettre les habitations à l’abri des nuisances. Au pied de l’Himalaya, la cité-jardin rêvée de Le Corbusier prend forme.

Soixante ans plus tard, Manuel Bougot est parti observer l’évolution de l’utopie. Il cherche à voir comment les indiens se sont approprié cette ville aux principes occidentaux, et à dresser l’état des lieux de cette capitale de deux millions d’habitants.

Les trois textes d’introduction de Manuel Bougot, de l’architecte Balkrishna Doshi, lauréat du Pritzker prize 2018 et qui collabora sur le projet, et de Caroline Maniaque, historienne de l’architecture, sont les seuls du livre. Mis à part une carte de la cité, Voyage à Chandigarh ne se compose que de photographies pleine page. Ces images sans légendes capturent différents lieux de la ville, entre zone publique et zone résidentielle. Le béton se déploie sous nos yeux et s’anime par des ouvertures aux formes arrondies et des pans de couleurs vives. Malgré les portraits des habitants et travailleurs, l’impression générale est celle d’un désert minéral, d’une cité suspendue dans le temps, Atlantide corbuséenne. Ce décalage est encore renforcé par les images des vieilles et imposantes machines d’imprimerie ou de l’antique projecteur de cinéma, régnant dans un monde où la paperasse semble déborder, se mêlant à un univers pré-internet.

Les habitations quant à elles paraissent transmettre de leur sobriété à leurs occupants. La pierre et la brique viennent réchauffer le béton, des mobiliers intégrés persistent et la décoration semble rare. Les formes et les espaces épurés poussent-ils les habitants à la sobriété dans leur appropriation de l’espace? Voit-on ici l’influence d’une architecture forte sur le comportement humain, ce que cherchaient certains architectes utopistes?

Les quelques photographies d’arbres et d’espaces végétaux montrent une nature puissante mais canalisée. S’il est possible de traverser Chandigarh du nord au sud uniquement par des espaces verts, ce n’est pas la focale de ce livre qui s’intéresse au bâti. Et ces bâtiments portent les traces du passage du temps entre altérations du béton et marques des assauts du climat subtropical, mais l’essence de l’architecture paraît toujours présente. Les détails évoluent pour mieux correspondre à un mode de vie, mais les lignes directrices de ses architectes sous-tendent toujours la ville.

Les photographies de Manuel Bougot ont une atmosphère nostalgique avec leurs teintes désaturées et les motifs hors du temps. La vie semble s’être ralentie à Chandigarh, lieu à part en Inde, né d’une vision d’un grand architecte et d’un mouvement politique tourné vers l’avenir de son pays neuf et libre, à la croisée de l’Inde et de l’Europe. Voyage à Chandigarh est à la fois une promenade architecturale en pays lointain et un vagabondage dans les idéaux d’un architecte visionnaire. Dépaysement garanti.

Voyage à Chandigarh, de Manuel Bougot  – Les Editions du patrimoine, Centre des monuments nationaux

visuels : © Manuel Bougot ©F.L.C._ADAGP, Paris, 2019, pour l’ensemble des œuvres de Le Corbusier ©ADAGP, Paris, 2019, pour l’ensemble des œuvres de Pierre Jeanneret

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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