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Nostalgie de la nature, soigner l’âme par l’art

Nostalgie de la nature, soigner l’âme par l’art

09 novembre 2020 | PAR Laetitia Larralde

Le catalogue Longing for nature – Reading landscapes in Chinese art nous permet de découvrir l’exposition éponyme du Musée Rietberg de Zurich, que les conditions sanitaires actuelles nous empêchent de visiter. Une immersion passionnante dans la peinture chinoise à la portée plus vaste qu’il n’y paraît.

Le confinement a poussé nombre d’entre nous vers la nature, que ce soit de façon temporaire, dans une quête régénératrice, ou comme une nouvelle direction de vie. Pour ceux qui n’y auraient pas accès, la lecture de Longing for nature permet d’adopter la technique chinoise qui consiste à substituer la nature par sa représentation picturale, ou si l’on peut par la composition de jardins urbains. Ce catalogue au nom prédestiné, la nostalgie de la nature, se pose donc comme un remède, une pause méditative bienvenue.

Une multitude de voyages imaginaires et intemporels

Le catalogue reprend les quatre-vingts œuvres exposées jusqu’au 17 janvier 2021 au musée Rietberg. Il regroupe six siècles de création artistique chinoise sur le thème du paysage, créant ainsi un panorama de ce genre pictural à part entière allant jusqu’à l’époque contemporaine. Les artistes classiques et contemporains sont juxtaposés et des dialogues naissent entre les œuvres, dans une tension entre continuité et rupture, autour des motifs majeurs de la montagne et de l’eau. Car si les œuvres contemporaines semblent très différentes de la production classique, les artistes ont souvent eu une formation aux techniques traditionnelles, et les idées et motifs lient les deux périodes.

D’une apparence au premier abord souvent assez modeste et homogène, effet probablement dû à la monochromie ou aux couleurs discrètes des œuvres, les peintures révèlent une densité de détails étonnante. Peu à peu le paysage se révèle, déroulant son chemin sous nos yeux. On se perd alors dans la nature, on suit les courants des rivières et les volutes des nuages, des personnages minuscules se découvrent au détour d’un chemin, et on se prend à imaginer quelle serait notre vie dans ce petit ermitage de montagne.

On se rêve à la place de ces reclus savants, passant les journées dans une utopie où la nature serait accueillante et généreuse, lisant, admirant notre collection d’art, méditant devant la grandeur des paysages, loin du chaos des villes. Dans ces compositions où l’horizon disparaît souvent, l’homme et ses constructions prennent des proportions minuscules face à l’immensité naturelle, dans un rapport de forces qui semble bien plus réaliste.

Un art savant

Ces peintures délicates sont majoritairement le fait d’hommes lettrés de la haute société. Ce livre nous permet également d’avoir un aperçu social et politique de la Chine, et de la place faite à l’art et à l’artiste. Si les artistes professionnels étaient globalement dépréciés jusqu’à la bascule de la République Populaire de Chine, c’est en partie parce que cet art nécessitait une érudition solide, tant de la part de l’artiste que du collectionneur, et une maîtrise de la peinture, de la poésie et de la calligraphie. Car ces œuvres regorgent de symboles, de références à des mythes, ainsi qu’à des poèmes et des peintures de maîtres du passé.

Toutes ces informations plus ou moins dissimulées dans les traits de pinceau servaient alors à transmettre les idées et les émotions des artistes, mais renseignaient également sur leur condition sociale. Certains messages avaient une visée nettement politique, de résistance au nouveau régime par exemple, ou de glorification de la nation du temps de Mao, ou encore plus récemment d’inquiétude écologique.

Atteindre l’immortalité par la nature

Les autrices et commissaires de l’exposition nous apprennent, par l’interprétation de ces paysages, énormément sur la mythologie et la spiritualité chinoise. De nombreuses montagnes sont sacrées et abritent ici des êtres immortels, libérés des contraintes du temps et de l’espace, qui ainsi sont plus proches du paradis céleste, là des grottes-paradis, palais paradisiaques miniatures. Nombreux sont ceux qui ont voué leur vie à la recherche de l’élixir d’immortalité détenu par les êtres célestes.
Mais pour le commun des mortels, l’immortalité était recherchée par une vie harmonieuse avec la nature, et au-delà, l’univers. Car selon le taoïsme, l’homme et la nature forment un tout et l’homme est un concentré de l’univers en miniature, à l’opposé des idées occidentales qui séparent les deux. Respecter la nature, c’est donc également respecter l’humanité.

Si l’on considère cet enchevêtrement des existences, il est alors normal que la nature puisse exprimer les pensées et émotions humaines, et que les peintures de paysages transmettent de nombreux messages. La symbolique des éléments représentés est très codifiée, et ainsi l’homme parle de sa condition sociale, de ses idées, ou de grands évènements. Les motifs les plus fréquents expriment tous des valeurs morales ou spirituelles : Le pin par exemple représente l’intégrité, fermeté, honnêteté et modestie, la roche la constance, le courage, la détermination et l’humilité.

Les forces s’opposent et s’équilibrent, comme dans le yin et le yang, et le qi, la force élémentaire à la source de toute existence, circule entre elles. Ces images d’harmonie et de vie contemplative et érudite, bien que mises en porte-à-faux par les œuvres plus récentes bien plus inquiètes, nous portent à imaginer un avenir paisible, même s’il semble lointain. Car selon un ancien proverbe chinois, « en regardant les montagnes notre but devient clair ; en regardant l’eau on ressent de la sérénité. Seulement là nous pourrons être aussi libres qu’un nuage flottant ou une grue sauvage bien que vivant dans un monde agité. »

Longing for nature – Reading landscapes in Chinese art
Ouvrage réalisé sous la direction de Kim Karlsson et Alexandra von Przychowski
Verlag Hatje Vante, 256 pages, 42€

Visuels : 1- Gong Xian (1619–1689), Mille pics et ravines en myriades, dynastie Qing, vers 1670, rouleau vertical, encre sur papier, 62 × 102 cm, donation Charles A. Drenowatz, © Museum Rietberg, photo Rainer Wolfsberger / 2- Huang Yan (né 1966), Chinese Landscape – Tattoo, No. 7 , daté 1999, C-Print, 80 × 100 cm, © l’artist, avec l’autorisation de Fondation INK / 3- Li Keran (1907–1989), Sur les sommets abrupts réside la beauté dans son infinie diversité, vers 1961, rouleau vertical, encre et couleurs sur papier, 70 × 46 cm, donation Charles A. Drenowatz, © Museum Rietberg, photo Rainer Wolfsberger / 4- Mei Qing (1624–1697), Vues célèbres de Xuancheng, dynastie Qing, daté 1679-80, album, 24 feuillets, encre et couleurs en papier, 27 × 54,5 cm, donation Charles A. Drenowatz, © Museum Rietberg, photo Rainer Wolfsberger / 5- Yang Yongliang (né 1980), Phantom Landscape, daté 2010, video, 3,23 min, dslcollection, Paris, © Yang Yongliang, avec l’autorisation de Yang Yongliang Studio

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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