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Philippe Girard rend hommage à Leonard Cohen

Philippe Girard rend hommage à Leonard Cohen

17 mars 2021 | PAR Laetitia Larralde

Pour son nouvel album chez Casterman, Leonard Cohen sur un fil, Philippe Girard se propose de combler un peu du vide laissé par la disparition de Leonard Cohen en abordant la vie et la carrière de l’artiste par le prisme de la mort. Avec une vraie passion pour son sujet, Philippe Girard répond à nos questions depuis Québec.

Pourquoi avez-vous eu envie de raconter la vie de Leonard Cohen ?

C’est un ensemble de raisons. La première raison, c’est qu’au tournant des années 2010 Leonard Cohen a dû faire un come-back parce que son agente l’avait floué. il est venu donner un spectacle à Québec et j’avais acheté un billet. Après deux ou trois chansons il a interrompu le spectacle et il a dit : « si j’avais su que vous m’aimiez autant, je serais venu avant ». Et là, j’ai réalisé qu’il avait souffert d’un déficit d’affection. Je me suis demandé comment ça se pouvait, pour un gars aimé dans le monde entier, aussi généreux, probablement le meilleur ambassadeur qu’on a eu ici. À ce moment-là je ne savais pas que j’allais faire un livre sur lui.
L’autre raison, c’est que quand il est décédé en 2016, j’ai pensé : « dans deux mois un livre va sortir, fait à la va-vite, pour profiter du momentum ». Et non, les mois passaient et le livre ne sortait pas. Donc je me suis dit, puisque personne ne veut faire de livre sur Leonard Cohen, je vais le faire, moi. C’est comme ça que ça a démarré. Je me suis assis avec la documentation, j’ai ramassé mes idées, j’ai essayé de construire quelque chose et de bien le faire. Si j’ai un souhait pour ce livre, c’est que même après sa mort on réussisse à combler le déficit d’affection dont Leonard Cohen a peut-être souffert de son vivant.

Justement, dans l’album on ne parle pas beaucoup de ses sentiments ou de sa vie personnelle, on voit surtout sa carrière. Comment avez-vous choisi les évènements que vous avez voulu représenter dans l’histoire ?

En lisant sur Leonard Cohen, en écoutant ses chansons, en m’intéressant à ses albums… L’album que j’ai le plus écouté de lui dans toute ma vie c’est The future. C’est un album assez noir, il y a une vision sombre du futur. Leonard Cohen s’est beaucoup interrogé sur la mort, toute sa vie il a dit « je me prépare à mourir ». Et il s’avère que moi aussi, à travers mon travail je me pose des questions là-dessus, depuis que mon meilleur ami est mort il y a une quinzaine d’années. C’est comme si le spectre de la mort était entré dans mon imaginaire et n’en était jamais ressorti.
Il y avait beaucoup d’angles pour analyser la vie de Leonard Cohen. On aurait pu parler de son amour des femmes, ou qu’il a cherché qui il était à travers le monde. Mais il m’a semblé que de questionner la vie de Leonard Cohen à travers le prisme de la mort et de ses interrogations était une excellente piste. Donc j’ai construit un récit qui démarre avec la mort de Leonard Cohen, et on visite une décennie après l’autre en revenant chaque fois à ce moment, comme son ultime flashback sur son existence. Il me semblait que c’était pertinent pour questionner son œuvre.

C’était justement l’une de mes questions : l’album s’ouvre et se ferme sur la mort, la sienne et celle de son père. Est-ce que c’est une façon de le relier à sa famille, puisqu’on la voit assez peu ?

C’est vraiment une question super importante. Quand j’ai eu amassé toute la documentation, tout était disposé sur la table devant moi, et je me suis demandé ce que j’allais faire avec tout ça. Parce qu’évidemment le Leonard Cohen que je connais, c’est l’artiste que j’ai vu en spectacle, ou à travers ses albums ou ses recueils de poèmes, mais je ne le connais pas intimement. Donc le Leonard Cohen que je raconte, c’est un peu celui que je me suis inventé. À partir de ce moment-là j’ai essayé d’être factuel, proche de la réalité, mais j’ai aussi assumé le biais de mon amour pour Leonard Cohen. Il n’était sans doute pas parfait, mais il m’a accompagné dans mon adolescence, il me suit depuis longtemps. On a cette relation privilégiée que l’artiste entretient avec ses fans qu’il ne rencontre jamais. Par respect pour l’amitié que j’avais pour lui, cette amitié virtuelle, je devais respecter sa vie privée. Je n’avais pas d’intérêt à déterrer des secrets, ça aurait été indécent, et ce n’était pas le Leonard Cohen que j’avais envie de raconter.

A la fin du livre beaucoup de références sont citées, ce qui suggère qu’il y a beaucoup de recherches et de documentation autour du livre. Comment est arrivée l’idée de cet album ?

Il y a eu des heureuses coïncidences. Quand il n’y a pas de pandémie je vais à New York au moins une fois par an. A un moment, sans savoir que j’allais travailler sur Leonard Cohen, j’ai cherché le Chelsea Hotel, qui n’existe plus, mais j’ai vu le quartier, je me suis baladé, c’était un feeling assez puissant. Mais surtout, je suis allé en Californie, j’avais loué une voiture et je descendais la côte en passant par Los Angeles. En y arrivant, dans ma chambre d’hôtel, je me suis dit que George Harrison habitait ici, et Bob Dylan, Tom Petty… J’ai ouvert l’annuaire téléphonique, à l’époque il y en avait encore, et je cherchais les numéros de téléphone et les adresses de mes idoles, mais je ne les trouvais pas. Mais j’ai trouvé Leonard Cohen, avec son numéro de téléphone. À Montréal, tout le monde sait où il habitait, une petite maison en avant du parc du Portugal, et c’était pareil à Los Angeles. Ça a été un moment vraiment fort dans ma vie, la fois où je me suis senti le plus proche géographiquement de lui, même si je suis passé des tonnes de fois devant sa maison à Montréal. J’ai senti que j’étais proche de quelqu’un que j’aimais beaucoup. Ça a été une rencontre déterminante, même s’il n’y a pas eu de rencontre.

Donc ça fait longtemps que ce livre est en gestation ?

Non, je ne peux pas dire ça. En 2016 David Bowie et Leonard Cohen sont morts, ils étaient probablement les deux chanteurs que j’ai le plus aimés. Quand David Bowie est mort, en janvier, je me suis dit la même chose : dans 2-3 mois un livre va sortir, et c’est arrivé, une sorte de ramassis de photos, déjà vues ailleurs, affreux. Un autre est sorti, vraiment mieux, mais rien sur Leonard Cohen. C’est vraiment après sa mort, voyant qu’il y avait un vide que personne ne semblait vouloir combler, que je me suis dit moi, j’aime ce gars-là, je vais en parler. Je ne sais pas si c’était un oubli, ou peut-être de la pudeur parce qu’ici Leonard Cohen est tellement respecté. Souvent le respect impose une certaine distance.

Oui, il a un statut assez particulier. Dans l’album il est aussi entouré de toute une génération d’artistes, des gens très connus comme Janis Joplin, Lou Reed…

Leonard Cohen a traversé les époques en se réinventant sans arrêt. Ce n’est pas un artiste qui est resté figé dans les années 70 et qui n’a jamais été capable d’en sortir, au contraire. Les années 70 se terminaient et les gens pensaient qu’il était fini, et il a rebondi avec un petit clavier électronique à 100 dollars, tout à coup sa musique était différente. Toute sa vie est une série de renaissances et ce n’est pas donné à beaucoup d’artistes, de les réussir et même de le vouloir. Ce désir de continuer en rebrassant les cartes, ce n’est pas une stratégie si répandue.

Par rapport à tous ces artistes, quelle est votre perception de sa place dans le monde de la musique ?

Je ne suis pas musicologue, je ne suis qu’un amateur de musique, un amoureux de Leonard Cohen. Il a essayé d’être un poète au début de sa carrière, puis il s’est essayé au roman. Il a eu des succès d’estime mais pas vraiment de succès commerciaux, il ne réussissait pas à gagner sa vie. Après il s’est essayé à la chanson, ça a fonctionné, il a commencé à en écrire pour d’autres puis pour lui. Je ne sais pas quelle la place il occupe au « panthéon du rock ». Il était polyvalent, pour moi c’est ça qui est intéressant. Et s’il y a un fil rouge qui a traversé toutes ses transformations, c’est la poésie. Il y a une poésie dans ses écrits, dans ses chansons, et aussi dans ce qu’il était, dans sa personnalité. À une époque où n’entend jamais parler de poésie, c’est un genre littéraire négligé, souvent méprisé, il a gagné sa place d’immortel par ce moyen-là.

En lisant l’album, on a l’impression d’un certain isolement…

C’était de la dépression. Leonard Cohen était un dépressif notoire, il y a eu des hauts et des bas toute sa vie, des bas abyssaux et des remontées fantastiques. A la fin de sa vie c’était un isolement volontaire, il était reclus dans un monastère bouddhiste. La plupart des gens qui ont vraiment de belles choses à dire et qui sont pertinents, ce sont souvent des gens qui ont apprivoisé la solitude. Et je pense que Leonard Cohen avait bien compris ça. Il n’était effrayé par le fait d’être seul avec lui-même.

A la fin de l’album on trouve une playlist…

Une playlist très très subjective ! J’aurais tellement aimé mettre plus de chansons. Il manque beaucoup d’affaires crève-cœur pour moi là-dedans.

Est-ce que vous avez écouté Leonard Cohen en dessinant l’album ?

Oui, un peu, je l’ai surtout écouté avant. En concevant l’album, j’ai surtout essayé de restituer la voix dans le sens de sa texture vocale, toute la moelle de sa voix dans ses interviews… il y a un esprit dans la voix de Leonard Cohen qui n’est pas seulement celui qu’on reconnaît dans ses textes de chansons, c’est aussi ce qu’il voulait transmettre de façon brute, en parlant. Comme il le faisait en anglais et que le livre est en français, il y a eu un effort de transition, ou de traduction, où je devais essayer de préserver, de restituer quelque chose d’essentiel. Donc j’ai beaucoup écouté ce qu’il disait, comment il parlait de lui-même, j’ai essayé d’être proche de l’essence de ce qui est réellement important. Ça a été très difficile parce que j’avais peur de ne pas être capable de ramener dans la langue française la puissance des images, l’évocation qui va au-delà des mots.

Comment avez-vous abordé la question compliquée de la représentation graphique de la musique ?

C’est une discussion qu’on a eue avec l’éditeur. On a convenu du fait que de voir Leonard Cohen avec sa guitare qui chante sa chanson c’est une chose, je peux le dessiner debout sur une scène qui chante So long, Marianne, mais ça tout le monde peut se l’imaginer en mettant le disque sur la platine, en s’asseyant dans son salon et en l’écoutant. Le travail de l’auteur de BD, c’est d’arriver à montrer ce qu’on ressent en écoutant la musique. Evidemment c’est une expérience qui varie d’un individu à l’autre, on n’a pas tous les mêmes goûts, la même sensibilité, mais si j’arrive à suggérer l’aspect caché de la relation que j’ai avec la musique de Leonard Cohen, j’ai réussi mon travail. C’est plutôt comme ça qu’on a essayé de le faire.
Par exemple, pendant la guerre en Israël où Leonard Cohen est parti chanter pour les troupes, et qu’il dit qu’il faudrait aussi aller chanter pour les ennemis parce que sinon ce n’est pas correct, que la chanson Lover, lover, lover ne parle pas uniquement des soldats d’un camp, elle parle de tous les soldats de tous les conflits, là je rends plus justice à ce que Leonard Cohen voulait faire, que de le montrer bêtement sur scène en train de chanter.

C’est montrer sa façon générale dans la vie d’aborder son art ?

Oui c’est ça. J’espère avoir réussi à suggérer que ce qu’il a vécu l’a nourri, c’est l’ensemble de ses expériences qui ont donné le résultat qu’on connaît aujourd’hui. Mais ce livre montre la face sombre de Leonard Cohen. C’était un homme dépressif, et quand on écoute ses albums on ne peut pas faire autrement que de réaliser qu’il était foncièrement préoccupé par la mort. Si un jour je fais un autre livre sur lui, j’aimerais beaucoup qu’il parle de son côté lumineux, solaire, le Leonard Cohen que les gens voyaient dans la rue, qui était drôle aussi.

On garde l’impression d’une personne un peu mutique, très réservée, en refermant l’album…

Etant poète, il avait une vie intérieure très riche, ça a un impact sur l’aspect extérieur de la personne, nécessairement. Donc oui, il avait ce côté réservé, mais il a aussi donné des entrevues très drôles, il était capable d’autodérision. Mais cet aspect-là cadrait moins avec l’axe que je m’étais donné. Il y aurait d’autres choses à dire sur Leonard Cohen, c’est certain.
Si je peux raconter une anecdote : quand j’étais jeune, j’avais un cousin qui habitait Montréal et ma mère m’envoyait chaque été le voir. Un jour, dans l’autocar, j’ai vu le chanteur Daniel Lavoie, qui était très populaire alors. Il s’était mis un chapeau, des lunettes et une fausse moustache pour se cacher. Il avait vu que je l’avais reconnu, il m’a fait un signe. Après, j’étais certain qu’à Montréal toutes les vedettes étaient toujours déguisées, tout le temps. Quand je marchais dans la rue avec mon cousin, je dévisageais les gens sans arrêt en me demandant quelle était la vedette cachée. Plusieurs années après, on croise Leonard Cohen. Je ne l’avais pas vu parce que je pensais qu’il serait déguisé. Ce jour-là j’ai réalisé que j’avais le mauvais regard sur cet univers. Le bon regard, c’est voir les gens tels qu’ils sont, j’y pensais quand j’ai fait mon livre. Je ne voulais pas que ce soit la vision d’un groupie qui cherche à voir au-delà du déguisement. Je voulais être celui qui regarde un être humain et qui va parler de lui comme d’un être humain, avec ses points forts et ses points faibles.
Si j’avais été obnubilé, je pense que ça se serait senti, ça n’aurait peut-être pas donné un bon livre.

La dernière image du livre montre cet attachement très fort des montréalais à Leonard Cohen…

C’est un murale qui existe, sur la rue Crescent à Montréal. Après sa mort, des artistes se sont installés et ont peint le portrait de Leonard Cohen sur un édifice, comme ça. C’est fou, c’est immense. Je pense qu’il serait content, même si c’était un homme discret. En tous cas, c’est un beau témoignage. Je pense que c’est une démarche qui rejoint la mienne, pour combler le déficit d’affection dont Leonard Cohen a souffert de son vivant.
Il n’a jamais renié ses racines, c’était réellement un montréalais, un gars qui habitait une petite maison ordinaire, qui d’après la légende, partageait son lave-linge avec ses voisins. Il vivait une vie assez normale, c’est rare. Il est resté un montréalais dans le fond de son cœur toute sa vie, c’est normal qu’on ait envie de lui dire qu’on l’aime.
Aujourd’hui tout le monde veut être une vedette, avoir la grosse vie. Lui, ce n’est pas ça qu’il cherchait. Il disait : « pour être heureux, j’ai besoin d’un matelas, d’une table, d’une chaise, d’une machine à écrire, c’est tout ». Ce n’est pas vraiment le genre de vie qu’on s’imagine pour une vedette.

Leonard Cohen sur un fil, de Philippe Girard
120 pages, 20€, Casterman

Visuels : couverture de l’album ©Casterman / Philippe Girard, photo ©Beata Zawrzel

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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