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« Kitsune », crise créative au Japon

« Kitsune », crise créative au Japon

21 octobre 2019 | PAR Laetitia Larralde

Avec leur nouvel album, Stéphane Presle et Thibault Chimier nous emmènent au Japon sur les traces d’un architecte en crise. Un album à l’esthétique maîtrisée sur le rôle du créateur.

Franck Olmet est un architecte mondialement reconnu. Embourbé dans les retombées d’une catastrophe survenue sur l’un de ses chantiers monumentaux, il remet en question son travail et ses motivations. Forcé de se rendre au Japon pour participer à un concours qu’il sait gagné d’avance, il se retrouve pris en charge par une jeune femme aux motivations ambiguës.

Au travers de cet architecte en crise, l’album pose la question de la quête du sens. Lui qui avait foi en sa discipline, qui créait pour que ses bâtiments influent sur l’homme et le rendent meilleur, doute de la validité même de ses croyances. Il se retrouve à devoir défendre un projet auquel il ne croit plus, ce qui accentue encore son sentiment d’absurdité de son œuvre.
Mais tandis qu’il fait face à une crise tant professionnelle que personnelle et qu’il aurait besoin de prendre du recul, de faire une pause pour faire le point, on lui refuse le droit de s’arrêter. Dans cette course permanente que nos sociétés contemporaines nous imposent, ralentir son rythme n’est pas une option, au risque d’être exclu. Il ne peut pas non plus être faillible, douter, ou changer de style. En tant qu’artiste reconnu de ses pairs, il semble ne plus s’appartenir. Le public l’attend pour un certain type de création, lui niant la possibilité d’évoluer et le figeant dans une boucle stérile.

Franck, en permanence centré sur lui et ses problèmes, semble n’être touché par rien. Cérémonie du thé, bambouseraie, robots, onsen et villes infinies, il traverse tout en restant à la surface des choses et son voyage n’a aucun impact sur lui. Pour renforcer cette impression de rester en marge, les bulles en japonais ne sont pas traduites. Cela nous met dans la position de l’étranger qui ne parle pas la langue, perdu dans un pays aux codes inconnus.

Le dessin de Thibault Chimier est élégant. Son style qui fait penser aux années 1950, avec ses grands à-plats de couleur et ses formes géométriques, correspond bien à la vision que l’on a de l’architecture moderne, entre rigueur et lignes directrices. Sa palette de couleurs est maîtrisée et crée des ambiances bien définies, tout en scandant nettement le temps et l’espace de l’histoire. Le découpage des planches est lui aussi varié, entre rigueur des cases et échappées lyriques des illustrations pleine page.
Si l’esthétique de Kitsune est très réussie, on peut cependant déplorer une certaine frustration en ce qui concerne le scénario. De nombreuses problématiques sont soulevées sans jamais qu’aucune ne soit réellement approfondie, encore moins résolue. L’album se termine comme si un second tome devait suivre, nous laissant un peu sur notre faim.

Kitsune sait nous happer dans son univers visuel séduisant, malgré les quelques manques dans son histoire. Une envolée colorée à la poursuite des renards.

Kitsune, de Stéphane Presle et Thibault Chimier
La Boîte à Bulles

Visuels © La Boîte à Bulles

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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