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Maeril:  » La vulgarisation, c’est ça mon truc. » [Interview]

Maeril:  » La vulgarisation, c’est ça mon truc. » [Interview]

13 septembre 2017 | PAR Donia Ismail

En mars 2017, San Francisco affichait dans les métros de la ville l’une de ses planches les plus connues, le guide contre l’islamophobie. Cet été, c’est Boston qui a repris le relais. À seulement 23 ans, Maeril, illustratrice et directrice artistique, milite à travers son art. TouteLaCulture a eu la chance de la rencontrer.

 

Donia: Pourquoi vous êtes-vous lancée dans le graphisme?
Maeril: J’ai toujours adoré dessiner. Je suis vraiment le gros cliché de la personne qui a toujours dessiné. Ma première bêtise quand j’étais gamine, c’était d’avoir piqué le rouge à lèvres Chanel que mon père avait offert à ma mère. Je l’ai ruiné sur les draps de mes parents. J’ai fait une grosse fresque [rires] ! Le dessin a rythmé toute ma vie. J’ai toujours dessiné, c’est une partie de moi. C’est mon essence même.

D: Qu’est-ce qui vous inspire pour vos dessins?
M: Beaucoup de choses. Cela peut être une situation sociale ou potentiellement dangereuse, par exemple pour le festival Nyansapo qui avait été taxé de racisme anti-blanc. Je m’étais dit que ce qui était important dans cette situation, c’est que les gens comprennent de quoi il s’agisse et qu’il y a un énorme malentendu. Il fallait que je fasse une BD pour expliquer ce qu’il se passe réellement. Mon inspiration vient aussi de ma vie quotidienne: mon anxiété par exemple. Je me suis dit que j’aurais bien aimé que quelqu’un me fasse une BD où il y aurait des conseils. Cela m’aurait bien rassuré. Donc je le fais!
Et concernant le racisme, petit à petit je me suis découvert une vocation à l’anti-racisme et j’ai commencé à me renseigner, à aller dans des cercles militants, à essayer de comprendre toutes les théories. Il fallait absolument qu’on vulgarise ça au maximum. On ne peut pas juste lancer des théories et dire « vous êtes obligés de les potasser et le comprendre ». La vulgarisation, c’est ça mon truc.

D: Oui, vous vulgarisez énormément. C’est le lien entre tous vos dessins. Il n’y a pas une BD sans explication claire et précise de concepts ou théories…
M: Oui exactement! Pour moi, à partir du moment où les gens ont compris, il n’y a pas moyen de foirer, désolée pour le terme. La connaissance est une arme pour combattre tous ces groupes qui profitent du fait que les gens ne vont pas aller chercher très loin pour orienter le débat public. La vulgarisation est la clé!

10-histoires-ordinaires

D: Qu’est-ce qui a déclenché les 10 histoires ordinaires?
M: J’ai fait mon collège avec un de mes meilleurs amis, qui s’appelle Aboubacar. Un soir, il m’a raconté tout le racisme qu’il a subi quand nous étions gamins. Des choses spécifiques, vraiment graves que j’avais jamais vues. J’avais jamais remarqué qu’il avait subi cela. Surtout que je n’étais pas là pour le réconforter. Et à partir de là, j’avais ce projet en tête, je me suis dit qu’il fallait à tout prix que je le fasse, et rapidement. C’est l’injonction du fait que il y ait des gens qui souffrent, là, tout de suite. Après, je ne prétends pas avoir la réponse à tout, et la solution à tout, loin de là. Mais je me rappelle que c’était voir mon ami souffrir qui m’a poussée à faire ça.

D: Pour les 10 histoires ordinaires, c’était compliqué de recueillir tous ces témoignages?
M: Alors pas du tout. Les gens avaient vraiment envie de parler. J’ai fait un appel à témoignages. J’avais vraiment envie d’avoir un échantillon divers. Du coup j’ai demandé à plusieurs associations, afro-féministes et un peu plus généralistes, de faire circuler l’appel afin d’avoir un panel assez large. À partir de là, j’ai choisi des histoires qui étaient soit très parlantes et qui permettait une certaine diversité, soit qui étaient le résumé de plusieurs histoires un peu plus succinctes, et donc je prenais celle là pour englober les autres. Cela a assez bien marché donc au final, je pense avoir fait un tour d’horizon assez large. Je travaille en ce moment sur vrai livre édité pour faire un état des lieux encore plus large!

D: Un vrai livre édité?
M: Oui, un 10 histoires ordinaires reloaded ! On va refaire ça en plus grand. Ça sera plus vaste et je pense qu’on en fera dix fois plus, ou quelque chose comme ça. Quand je disais qu’on allait faire un état des lieux, je ne blaguais pas [rires].

D: Ce sont vos planches contre l’islamophobie qui vous ont fait plus largement connaître. Pourquoi ce problème précis à ce moment là?
M: C’était au moment du burkini ban. J’avais des amis qui m’avaient raconté des histoires d’agressions islamophobes dans le métro, et ça m’avait vraiment choquée. Il fallait que j’essaye de faire quelque chose à mon échelle. Du coup, j’ai fait cette petite BD parce que je suis co-admin sur la page Facebook « The Middle Eastern Feminist », qui est anglophone. Elle était donc en anglais, puis je l’ai traduite en français. Et à partir de là, boum, ça a explosé! C’était partout.maeril1

D: Et pourquoi un guide et non pas une réelle BD comme les 10 histoires ordinaires?
M: Parce que c’était une situation d’urgence! C’est un peu comme les guides concernant les attaques terroristes qui sont dans les écoles: tu te caches, t’éteins ton téléphone, etc. On va pas te dire « C’est l’histoire de Michel qui se balade, il y a quelqu’un qui veut lui tirer dessus », non. On n’a pas le temps de se créer un personnage. Il faut vraiment agir dans l’immédiat! C’est donc une suite de protocoles pour arriver à une situation où l’on est en sécurité. Et ça c’est quelque chose que je fais de manière générale, j’adore établir des protocoles dans ma vie de tous les jours, c’est plus pratique !

D: Vous nous avez parlé des 10 histoires ordinaires reloaded. D’autres projets en vus?
M: C’est selon le bon vouloir des éditeurs [rires]. Là, il y a plusieurs choses qui sont en préparation, on va voir ce qu’il va se passer. Je suis sur plusieurs projets, qui tournent un petit peu dans les maisons d’éditions, dont un sur la science-fiction ! Tout ce que je peux dire c’est qu’il y aura des influences de tout ce que j’ai pu suivre quand j’étais petite, et que cela se passera en France, dans un univers d’inspiration rétro-futuriste. Je veux raconter les prémisses de la découverte de quelques chose de nouveau, qui va bouleverser l’humanité. Je veux vraiment pouvoir donner une image, une idée de ce qu’il se passe à ce moment là. J’ai vraiment hâte! Il y a aussi un deuxième projet important pour moi: une BD sur mon enfance en tant qu’enfant autiste, non-diagnostiquée à cette époque (comme beaucoup de femmes autistes je l’ai été sur le tard). Mon enfance a donc été légèrement atypique. Et j’aimerais faire une BD dans l’espoir qu’un enfant/ado qui traverse la même chose puisse tomber dessus et s’identifier, parce que moi à leur âge, je me suis sentie très seule.

Pour suivre le travail de Maeril, retrouvez là sur Twitter (@itsmaeril), Facebook ou Instagram (itsmaeril).

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