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Chasse aux sorcières, patriarcat et capitalisme

Chasse aux sorcières, patriarcat et capitalisme

24 mai 2021 | PAR Laetitia Larralde

Juliette Ihler et Singeon nous proposent avec Sorcières ! disent-ils de revenir aux sources du capitalisme et du patriarcat en se penchant sur la chasse aux sorcières. Retour sur une période aux nombreuses zones d’ombre.

Sauzelle, petit village français, 1489. Le village est en fête, tous s’amusent sans se douter que deux figures néfastes s’apprêtent à ruiner leur bonheur, et surtout celui des femmes. Parmi elles, une diseuse de bonne aventure, une guérisseuse, une forgeronne et une paysanne, quatre amies trop indépendantes au goût des hommes. En effet, les deux inquisiteurs dominicains, Sprenger et Institoris, auteurs du livre Malleus maleficarum (le marteau des sorcières), soutenus par les hommes au pouvoir, vont commencer à répandre la terreur avec leur chasse aux sorcières.

Ihler et Singeon nous proposent de nous pencher sur les origines du mal. Dans l’imaginaire collectif, la chasse aux sorcières est un conte édifiant, centré sur les victimes, montrant aux femmes quelle conduite avoir si elles ne veulent pas être torturées et tuées. Mais qu’en est-il des bourreaux, de ceux qui ont mis en place deux cents ans de massacre dont 80% des victimes furent des femmes? Sprenger et Institoris ont existé et leur livre a permis à des hommes aux intérêts divers d’asseoir leur pouvoir, et de verrouiller un système patriarcal et capitaliste qui leur était favorable.

Car cette figure de conte de la sorcière a bel et bien une réalité historique, effacée par ceux qui ont écrit l’Histoire. La réappropriation du mot « sorcière » par les féministes actuelles marque la volonté de se reconnecter à la puissance que l’on octroyait à ces femmes, au statut bien différent de celui que l’on imagine aujourd’hui. En effet, l’album nous montre que la société pré-chasse aux sorcières donnait une bien plus grande indépendance aux femmes, proche de celle des hommes. Le processus d’avilissement des femmes et de privation de leurs droits sociaux a pris deux siècles de torture et d’exécution, et a mis en place la société inégalitaire que nous connaissons.

Mais cette interdiction faite aux femmes de toucher un salaire, d’exercer le métier qu’elles souhaitent, d’avoir une sexualité libre ou de montrer un caractère autre que faible et docile n’a pas été néfaste uniquement pour les femmes. Les auteurs soulignent que les hommes, travailleurs de condition modeste, en ont eux aussi souffert. Ils se sont retrouvés source unique de revenu du foyer, dépendants d’un salaire déterminé par le propriétaire des moyens de production. La femme était alors la possession d’un homme lui-même détenu par plus riche que lui. Comme pour un procès pour sorcellerie, ils n’avaient aucun moyen d’en sortir vivants.

Le compte d’exécutions de sorcières varie de 200 000 à neuf millions. Tous les biens et les pièces du procès étaient en effet brûlés avec la sorcière, ce qui a effacé leur présence de l’Histoire. On touche ici au problème de la subjectivité du récit historique : il a été écrit par ces mêmes bourreaux, qui ont agi par soif de pouvoir personnel. Et le maître ne peut pas avoir le sang des innocents sur les mains. L’installation du capitalisme et du patriarcat s’est faite dans la terreur, laissant dubitatif quant à un système qui aujourd’hui prend l’eau de toutes parts.

Sorcières ! est un album galvanisant. Malgré les premières pages d’introduction qui semblent un peu déconnectées, le propos est clair et documenté. Nous ne sommes pas dans une opposition entre hommes et femmes mais dans une dénonciation de l’avidité de certains pour la richesse et le pouvoir qui a mené à l’écrasement d’une grande partie de la population. Car l’autonomie des femmes profite à tous, et il serait temps d’arrêter de considérer le monde et les êtres qui l’habitent comme une ressource inerte à exploiter. Sorcières ! est un ouvrage en faveur du féminisme, certes, mais également pour l’égalité, l’écologie et l’entraide.

Sorcières ! Disent-ils, de Juliette Ihler et Singeon
144 pages, 18,95€ – Delcourt

Visuels : ©Delcourt – Ihler/Singeon

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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