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BD : Des chiens et des loups, magnifiquement sombre

11 décembre 2010 | PAR Sonia Dechamps

Magnifique bande-dessinée très sombre, « Des chiens et des loups » ne saurait laisser indifférent.

« Des chiens et des loups » s’ouvre sur l’annonce d’une découverte, celle faite par un homme du journal intime de son père ; journal qui « a radicalement changé l’image [qu’il] avait de [ses parents] » prévient-il. Le lecteur plonge alors, à sa suite et sans plus de détails d’introduction, dans la vie qui fut celle de Dieter Krantz.


Le journal intime – et ainsi l’histoire centrale de la bande-dessinée – débute alors que Dieter Krantz quitte sa famille pour aller faire ses études – il rêve d’intégrer l’Académie des Beaux-Arts – à Rüttingen, capitale de l’Empire. Une ville très sombre où il va faire des rencontres inoubliables ; et notamment, dans l’auberge où il loge, celles de Rosa, étudiante en médecine et figure active de la résistance à l’Empire, œuvrant pour la révolution. Si la ville est totalement imaginaire, c’est un sentiment trop bien connu – et renvoyant à de tristes réalités – qui s’en dégage. L’atmosphère, c’est celle de la censure, du règne de l’arbitraire, avec toujours l’ombre du « Huitième bureau » qui plane, comme épiant, contrôlant, chaque fait et geste.
Dieter Krantz se trouve rapidement partagé entre son envie d’entrer à l’Académie des Beaux-Arts – et la promesse de réussite qui lui est faite -, et son attirance pour la mystérieuse Rosa qui l’entraine bien malgré lui dans la résistance. Dieter subit, dépassé par tout ce qui lui arrive.
Le scénariste vise particulièrement juste dans ce qu’il montre de la censure vis-à-vis de l’art et de ce que cela dit d’une société. Ici, la poigne de l’Empire se manifeste par l’obsession de la Règle ; par exemple, sur une peinture de femme nue, nul poil ne doit être dessiné. L’artiste Kesselbarth, maitre à penser du petit groupe de résistants, encourage Dieter : « Fuyez l’Académie ! Brisez la règle ! » ; lui-même a été lourdement sanctionné – exilé – par le passé pour avoir dérogé à la Règle et avoir peint un majestueux cheval… pommelé (quand il ne devait qu’être noir ou blanc). Finalement, la cellule est découverte, Dieter se cache. Et puis, la guerre éclate. Les hommes partent au front, les femmes sont embarquées… pour rejoindre les bordels. Dieter se retrouve dans un camp, avec des Moldaques ; camp duquel il doit fuir s’il veut survivre. C’est un véritable tourbillon qui entraine l’alors jeune homme, et de fait le lecteur.
Du côté du dessin Stéphane Soularue réussit parfaitement à témoigner de l’atmosphère pesante, de l’air parfois irrespirable, de Rüttingen. Le dessin en noir – beaucoup – et blanc, n’en est pourtant pas sordide, loin de là. Il fait sienne l’histoire et la rend magnifiquement vivante, notamment par les traits donnés à ses personnages.
« Des chiens et des loups », au-delà de l’histoire de Dieter Krantz, est un très bel album sur ce qu’il dit de la connaissance des personnes qui nous sont pourtant les plus proches. La fin n’apporte pas toutes les réponses, loin de là. Le scénariste laisse le soin au lecteur d’imaginer la suite et peut-être plus encore d’imaginer le désarroi du fils qui a découvert – bien tard – une partie de la vie de ses parents, mais une partie seulement. Fils qui ne trouve pas – au moment où s’arrête la bande-dessinée – matière à reconstituer la suite des événements, qui construisent son propre passé.
« Des chiens et des loups » réussit, en créant un univers imaginaire, à témoigner avec force d’une réalité. C’est un conte politique très noir, nécessaire… beau tout simplement.

« Des chiens et des loups » de Pierre Colin-Thibert et Stéphane Soularue, chez Sarbacane.

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Sonia Dechamps

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