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Antonio Albanese et Le Roman de Don Juan : entre banalité et séduction

Antonio Albanese et Le Roman de Don Juan : entre banalité et séduction

15 novembre 2012 | PAR Celeste Bronzetti

Antonio Albanese, écrivain et musicien suisse, continue avec Le Roman de Don Juan, édité par L’Age d’Homme, sa recherche postmoderne sur le rôle du roman et du langage romanesque dans notre époque. Cette fois il s’appuie sur la figure symboliquement puissante du Don Juan. Il fouille le mythe, il le déconstruit, il en recherche l’essence dépouillée de tout cliché. En modernisant banalement la figure du Don Juan, ce roman met en lumière la banalité de toute séduction.

Trois récits s’emboitent dans une structure romanesque en trois parties. La première partie raconte l’histoire de Victor Manara, un étudiant brillant en doctorat qui fait sa thèse sur la figure du Don Juan en littérature. Victor et sa copine partagent un appartement à Paris où ils mènent un vie de couple normale et cadrée, une relation qu’il croit solide et certaine, rassurante dans une stabilité prévue et prévisible. La fragilité de cet équilibre parfait s’impose quand Faustine le quitte. En même temps Victor fait la connaissance de Grandolfi, dans lequel il reconnaît un véritable Don Juan contemporain qui le pousse à mettre en question ses recherches académiques.

« Je maitrisais jusque dans ses moindres détails toute la diversité des figures de style de la séduction. Et pourtant j’étais incapable d’aligner deux mots cohérents quand il fallait mettre en pratique ce savoir ! La théorie dans laquelle j’évoluais depuis tant d’années était un monde autonome, déconnecté de la réalité, inefficace. Une splendide construction abstraite que j’avais prise pour un modèle fiable de description ».

Grandolfi confie à Manara le manuscrit du roman qu’il a écrit, l’arme principale de son pouvoir de séduction, à la lecture duquel aucune femme ne lui a jamais résisté.
C’est au moment où Victor commence cette lecture en espérant en tirer une leçon pour oublier Faustine, que le deuxième récit du Roman de Don Juan commence.

Anne, jeune femme mère de deux enfants travaille dans une maison d’édition. Elle s’occupe notamment de la proposition de nouveaux textes au comité de lecture et le récit commence justement le jour où Anne doit essayer de convaincre ses collègues à publier un texte auquel elle est plus attachée que d’habitude. L’auteur est Jean Velasco qu’elle a connu personnellement et dont elle a subi le charme au moment de leur rencontre. Le roman en question est celui qu’on vient de lire, narrant l’histoire de Victor Manara et de sa rencontre avec Grandolfi, le Don Juan qui lui fait découvrir une autre perspective de l’amour et de la séduction. La mise en abime du roman s’approfondit encore plus quand le narrateur nous raconte que Anne y reconnaît des similitudes avec sa propre vie : une histoire d’amour en crise et l’attrait pour une relation qui pourrait la faire sentir encore vivante. Trompée par son mari, elle décide enfin de rencontrer Jean Velasco avec lequel elle vit l’aventure qu’elle n’avait pas eu le courage de vivre lors de leur première rencontre. En vertu de ces contacts personnels, elle le persuade d’achever son roman en vue de la publication : la partie manquante serait justement le contenu du manuscrit que Grandolfi confie à Victor Manara.

« Mon idée c’était que le roman de Grandolfi soit une parodie de ces romans à l’eau de rose qui ont tellement de succès aujourd’hui. Je voulais aligner les clichés à chaque phrase, ridiculiser le genre ».

Velasco avait en effet décidé de ne pas poursuivre ce propos jusqu’au bout quand il s’état aperçu qu’il commençait à perdre l’ironie et le but de la parodie s’effondrait en même temps qu’il commençait à s’attacher aux personnages de ce troisième roman.

La troisième partie du Roman de Don Juan nous présente justement ce manuscrit, roman à l’eau de rose inachevé : Léonore en est le protagoniste, jeune fille mourante d’une pathologie cérébrale incurable qui décide de se retirer du monde pour réfléchir sur sa jeune vie et pour donner un sens à son passé avant que la mort la frappe. Mais son parcours solitaire est interrompu par l’arrivée de Gaspard, l’homme de sa vie, qui l’accompagnera jusqu’à la mort. Bien que cette histoire soit bien remplie de clichés et de lieux communs, les commentaires en marges de l’auteur du manuscrit sont toujours très brillants et ils finissent pour le rendre agréable. Le lecteur finit pour hésiter, lui aussi comme son auteur, sur son jugement critique sur le roman de Léonore. Est-ce que lui aussi, comme l’auteur lui-même faillit s’émouvoir devant cette triste histoire sans oser l’avouer ? L’honnêteté de l’auteur à ce propos est admirable :

« Serais-je contaminé, malgré moi par la sentimentalité de Léonore ? Ou pire, en train de tomber amoureux de mon personnage ? Mais peut-être est-ce inévitable ».

Les pérégrinations métalittéraires de Antonio Albanese et de son Roman de Juan se consomment définitivement dans trois épilogues, ou mieux, dans une suite de trois fins possibles des trois romans qu’on vient de lire. Ses réflexions sur la multiplicité des romans qui peuvent être emprisonnés à l’intérieur d’un seul prennent des contours définitifs et nous incitent à repenser le concept d’originalité littéraire.

Est-ce que le cliché en soi est toujours forcément condamnable ? Ou le concept même de « cliché à stigmatiser » est plutôt le héritage d’une culture littéraire savante qui n’oserait jamais avouer d’être elle aussi, de temps en temps, faible devant un cliché bien construit et qui fait jaillir les larmes aux yeux ?

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Celeste Bronzetti

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