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Ali Magoudi, « Un sujet français » : une biographie entre factuel et inconscient

Ali Magoudi, « Un sujet français » : une biographie entre factuel et inconscient

26 septembre 2011 | PAR Sixtine de The

L’auteur du Monde d’Ali (comment faire une psychanalyse quand on est polonais, chirurgien, arabe, élevé dans le Sentier…, Albin Michel, 2004) revient sur la complexité de son tissu familial pour obéir à l’injonction du père : « « Ma vie est un véritable roman. Quand tu seras grand, je te la raconterai et tu l’écriras. » Qu’y-a-t-il de plus insupportable qu’une parole si prometteuse non tenue ? De plus angoissant qu’une béance si abyssale créée, volontairement, par un père ? Mais aussi, qu’y a-t-il de plus mobilisateur qu’un don aussitôt refusé que promis ? » Mobilisation, confiscation. C’est autour de ce double mouvement que s’oriente la quête d’Ali Magoudi.

Né à Tiaret en Algérie dans une famille musulmane, mécano volontaire exilé sur le continent puis dans les usines du travail obligatoire en Allemagne nazie, incarcéré en Pologne, peut-être, dans un camps de concentration, rencontre de la mère, une polonaise catholique, installation à Paris, enfants, troubles psychologiques, alcoolisme gangrenant. Étrange résumé romanesque de la vie d’un homme qui a semé des souvenirs déformés par cette volonté même de romanisation.

Différentes versions, en somme, héritées de moments de vérité (dé)voilée, volés ensuite à différents témoins ou sources d’information. Ignorance de la trajectoire de ses déplacements, de la raison de ses silences. C’est pourquoi l’auteur, en écrivant cette biographie dédaléenne, ne se contente pas de déterminer les différents problèmes à résoudre, mais cherche à donner une trame à une histoire qui en est entièrement dépourvue. De là surgira sans doute la vérité des non-dits.

Tout le nœud de cette quête se résume alors dans l’opposition des sources. Comment situer la vérité d’une existence en partant d’informations factuelles extérieures ? C’est ce que comprend le narrateur, après avoir passé des heures dans les archives des commissariats d’arrondissement, de l’administration française des Indigènes d’Afrique du Nord, dans les usines dans lequel il est susceptible d’avoir travaillé, dans les boîtes à chaussures avec les quelques papiers conservés… Le parcours initiatique de la connaissance perd de sa substance à ne fréquenter que des lettres mortes. Commence alors une nouvelle mission : retrouver les proches, les témoins potentiels, quitter la paperasse souvent lacunaire et parfois si mensongère. D’autant plus qu’Abdelkader Magoudi n’est « consultable » qu’en tant que « sujet français », statut discriminant les natifs en les distinguant des Français de droit commun. Né indigène, il le restera toute la vie et ne sera jamais naturalisé. Le travail en lui-même alors se fait douloureux : on ne cherche pas dans les mêmes archives que les autres. Mais la perspective de l’auteur reste d’une parfaite honnêteté : transcrire ce qu’il trouve, sans estimer l’atteinte portée à l’image du père.
Cette démarche pose alors la question de l’identité. Doit on l’aborder d’une manière historique, politique, religieuse, culturelle, par rapport à quelles personnes, selon quelles valeurs…? La vie d’Abdelkader Magoudi l’impose en effet d’une manière parfois grinçante. « Que seraient nos souvenirs visuels sans nos photos de famille ? et sans leur consultation épisodique ? Quand je revois les clichés de ma mère ou de mon père pris en des temps reculés, je les reconnais. Mais si j’étais honnête avec moi-même, je devrais m’avouer que je n’ai aucun souvenir visuel de mes parents qui n’apparaissent par l’enchantement d’une image. Le souvenir de la photo crée une illusion à laquelle il m’arrive de participer avec complaisance. » Or, quand on échappe au cynisme des archives nationales, on tombe rapidement dans un accord de complaisance généralisé. Il semble que c’est même le principe de la famille, parfois. Abdelkader ? Un type charmant. Violent, alcoolique ? Non, rumeurs. Image sacrée. Pas facile pour éclaircir des périodes si troubles. L’auteur s’avance alors avec intelligence à la recherche d’un matériau premier, tente de traverser le miroir, et s’y distingue en filigrane.

Car c’est aussi en psychanalyste qu’il aborde les problèmes rencontrés dans cette biographie à plusieurs niveaux. Au-delà de l’histoire du père, il perçoit les névroses de ses proches, les traumatismes inconnus, ses propres recherches (Ali Magoudi a déjà écrit un certains nombres de biographies), des pèlerinages inconscients. Car pourquoi au fond obéir à cet ordre de restituer une vie ombreuse ? L’auteur évite brillamment l’écueil du compte-rendu en instituant la quête dans l’écriture partagée, dans la plus grande transparence d’un récit que l’on suit au compte-goutte. Lire Un sujet français devient alors une expérience personnelle : le lecteur n’est pas condamné à être un badaud du XXe siècle, mais plutôt témoin d’un message d’espoir où le factuel et le livresque se battent avec l’inconscient, où le tissu narratif s’entremêle à l’itinéraire personnel.
Un livre d’une grande intelligence où l’on s’obscurcit dans les périodes des plus difficiles (passé colonial, Shoa, collaboration…), mais sans le pathos souvent rattaché à ces problématiques. On suit le long du récit l’inquiétude d’un esprit rationnel, et en même temps l’émergence de ce père au mille tours qu’il ne s’agit pas d’excuser, pas seulement de comprendre, mais de (re)connaître, de s’approprier le temps de la recherche.

« Je pense que ma démarche correspond à celle que nombre d’enfants (…) rêvent d’entreprendre sans oser mettre en action leur désir. Je le crie avec force, l’irréalisable ne l’est pas totalement. »

Un Sujet français, paru chez Albin Michel, 406 pages, 22€.

Sixtine de Thé

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Sixtine de The

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