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Aki Shimazaki nous raconte le Japon: entre beauté et tragédie

Aki Shimazaki nous raconte le Japon: entre beauté et tragédie

19 décembre 2012 | PAR Alice Dubois

Auteure japonaise née en 1954, Aki Shimazaki a reçu de nombreuses distinctions pour son travail littéraire. Educatrice dans une école maternelle au Japon, elle se passionne très tôt pour la littérature. En 1981, elle immigre au Québec et s’installe à Vancouver puis Toronto avant de choisir la ville de Montréal. C’est en 1999 qu’elle publie son premier roman, Tsubaki, premier volet d’une pentalogie intitulée Le poids des secrets. Pour ces ouvrages, elle a été honorée du prix Ringuet de l’académie des lettres du Québec, du prix Canada-Japon et du prix du Gouverneur général du Canada. Rien que ça !

En 2007, elle publie chez Actes Sud / Léméac, Mitsuba, le premier volet d’un nouveau cycle romanesque. En 4 volumes, Aki Shimazaki confirme toute l’ampleur de son talent et nous plonge à nouveau dans un Japon fascinant, avec justesse et poésie.

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Avec Mistuba, qui signifie trèfle, nous faisions la connaissance du jeune Takashi, cadre dynamique pour Goshima, une très grosse société Japonaise d’import-export. L’occasion pour l’auteure de nous raconter le monde du travail dans un Japon des années 80 en pleine mutation. Autour de Takashi gravitaient plusieurs personnages, plus ou moins proches mais qui avaient tous un rôle important à jouer. Ce sont eux que Aki Shimazaki met en scène dans les volumes suivants.

A des époques différentes, elle s’attache à nous les faire découvrir de façon plus intime, chacun d’entre eux étant le personnage principal d’un volume. Dans Zakuro (grenadier), nous suivons Monsieur Toda, le supérieur hiérarchique de Takashi. A la recherche de son père disparu dans un camp de prisonniers en Russie lors de la seconde guerre mondiale, il découvre avec l’aide de sa femme la véritable histoire de sa famille. Un roman où l’auteure lie avec intelligence la petite et la grande histoire du Japon.

Dans le troisième volet, Tondo (libellule), nous revenons sur le sympathique Nobu, ami de Takashi et qui vivait en marge d’un système qu’il jugeait trop affligeant. Travaillant aux ressources humaines et refusant les voyages à l’étranger imposés par sa société, il passait alors pour un marginal. Nous le retrouvons ici dans une nouvelle vie, celle dont il avait toujours rêvé, directeur d’un Juku, établissement de cours privés. Mais là aussi, le passé s’immisce dans le présent en faisant éclater au grand jour des secrets bien gardés.

Enfin, dans Tsukushi (tiges à sporange de la prêle), nous retrouvons Yûko, la jeune et jolie standardiste dont Takashi était amoureux. La voici bien des années plus tard, mariée au très riche Monsieur Sumida, que nous avions croisé à la fin du premier volume. Malgré ce miaï, mariage arrangé, Yûko semble heureuse dans cette vie aisée, entre son mari attentionné et sa jeune fille au doux prénom de Mitsuba…Mais les mensonges et les non-dits vont bouleverser ce joli tableau de famille. Abordant des thèmes de société tel que l’homosexualité, Aki Shimazaki réussit une fois de plus à nous surprendre.

Ce cycle romanesque est une vraie réussite. Avec une narration polyphonique, Aki Shimazaki nous raconte l’histoire du Japon d’hier et d’aujourd’hui, ses traditions, ses tabous. On découvre une société où le respect et la douceur de vivre s’entrechoquent avec les conventions sociales et les traditions. Entremêlant ses personnages au fil des romans, elle nous dévoile par petites touches des vies humaines où l’équilibre ne tient parfois qu’à un fil.

« Je tourne la tête vers le jardin, où les fleurs de chrysanthèmes s’agitent légèrement. Les moineaux chantent dans l’arbre du Zakuro. En aperçevant ces fruits tout rouges, je me souviens qu’à l’ancienne maison de mes parents il y avait aussi un tel arbre. Je bâille. Je n’ai plus envie de lire le journal. Satoshi lit toujours son livre de géographie. Je m’assoupie en regardant son grain de beauté sur la nuque. » (Zakuro)

Aki Shimazaki écrit directement en français. C’est peut être aussi cela qui nous donne l’impression d’être si proche des personnages et des ambiances japonaises. L’écriture est sans fioritures, limpide, belle comme une cérémonie du thé. Mais elle n’en est pas moins rugueuse parfois, bouleversante et profonde. L’auteure sait aller à l’essentiel et nous prouve qu’il n’est nul besoin de vulgarité et d’injures faciles, comme on le voit trop souvent dans la littérature actuelle, pour parler de mal-être, de violence et de désespoir. Entre beauté et tragédie, elle nous emmène au plus intime de l’identité nippone. Une très belle découverte littéraire.

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Alice Dubois
Alice a suivi une formation d’historienne et obtenu sa maitrise d'histoire contemporaine à l'université d'Avignon. Parallèlement, elle est élève-comédienne au Conservatoire régional d'art dramatique de la ville. Elle renonce à son DESS de Management interculturel et médiation religieuse à l'IEP d'Aix en Provence et monte à Paris en 2004 pour fonder sa propre compagnie. Intermittente du spectacle, elle navigue entre ses activités de comédienne, ses travaux d'écriture personnels et ses chroniques culturelles pour différents webmagazines. Actuellement, elle travaille sur un projet rock-folk avec son compagnon. Elle rejoint la rédaction de TLC en septembre 2012. Elle écrit pour plusieurs rubriques mais essentiellement sur la Littérature.

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