Cinema

Yann Gonzalez : « Toute image doit être innervée par le désir et la liberté »

Yann Gonzalez : « Toute image doit être innervée par le désir et la liberté »

22 juin 2018 | PAR Yaël Hirsch

Le réalisateur des Rencontres d’Après Minuit a investi la croisette de ses fantômes au dernier Festival de Cannes. Avec Vanessa Paradis en productrice de porno gays seventies, Le Couteau dans le Cœur sort en salles le 27 juin. Rencontre avec un réalisateur habité, juste avant l’avant-première de son film à la Cinémathèque.

Lire notre critique Cannoise du film.

Quelle est la part de recherche dur la productrice Anne-Marie Tensi pour nourrir votre film?
Il y a toute une part documentaire dont je me suis inspirée, des recherches sur l’époque. Sur les gens qui faisaient partie de la famille plus ou moins proche ou éloignée d’Anne-Marie Tensi, des producteurs, des acteurs… J’en ai rencontré une petite dizaine, tout ça grâce à une spécialiste du porno gay qui s’appelle Hervé-Joseph Lebrun…J’ai fait une espèce d’enquête comme une espèce de détective qui enquêterait sur une morte. Elle a disparu depuis 20 ans, donc j’avais pas accès à sa parole ni à sa vie. Mais en même temps, ce film n’est pas un biopic non plus. On part d’un personnage réel et on va vers l’imaginaire. La part documentaire est vraiment infime dans le film.

Vous connaissiez ses films ou c’est le personnage qui vous a plu?
C’est l’idée d’une femme forte, puissante, qui règne sur un monde exclusivement masculin et qui était amoureuse de sa monteuse. On voit comment les sentiments traversent le cinéma et les deux coïncident. Ces sont peut être les deux thèmes qui m’excitent le plus, l’amour et le cinéma, qui tout à coup se rejoignent à travers ce personnage. Mais un personnage qui est aux antipodes de mon premier film puisqu’il est furieux, violent et destructeur. C’était important pour moi d’aller un peu à l’opposé. Mais malgré tout, elle génère aussi de la vie autour d’elle, avec sa troupe d’acteurs. Le personnage n’est pas entièrement noir non plus. Elle a un trop plein d’émotions en elle et ne sait plus trop comment les canaliser. Parce que elle est too much, elle est dans une espèce de vision absolue de l’amour. Elle est dans la croyance que l’amour est tellement fort qu’il va tout ravager sur son passage. Mais non c’est pas aussi simple que ça…

La femme qu’elle aime l’aime aussi…
Oui, elles sont sentimentales toutes les deux, l’une d’une façon plus raisonnable et l’une d’une façon tempétueuse, plus furieuse. Mais oui, Loïs la monteuse croit en l’amour, mais avec le temps s’est dissoute et a laissé place à une tendresse. Et moi je crois en ça, je crois que quand on a aimé quelqu’un on l’aime toute la vie.

Le film est une enquête sur une série de meurtres, la lumière est froide. Quelle est cette menace qui gronde alors qu’on est avant les années Sida?
Il y a bien la mort et la violence qui rôdent. Il y a là la présence du Sida qui va apparaître quelques mois plus tard. J’avais envie que ça soit présent. Mais le tueur symbolise aussi le regard d’une société conformiste. D’une société qui blesse et qui s’attaque aux libertés individuelles. Et pour moi, ça c’est encore présent. On a réussi plus ou moins à apprivoiser et vaincre le sida, même si bien sûr il y a encore des malades et qu’il faut faire très attention. Mais cet obscurantisme, on n’est encore à des années-lumières et il s’est peut être encore aggravé. Donc pour moi cette violence là, la violence du tueur, si elle doit symboliser quelque chose c’est plutôt cette terreur qu’on subit…C’est la terreur de la manif pour tous, cette intolérance-là, cette bêtise-là, satisfaite d’elle-même, crasse et qui me fait peur. Pour moi, c’est ça l’ennemi aujourd’hui.

Le film est un thriller : c’est la liberté ou le désir qui prend la forme d’un jeu de Cluedo ?
Les deux. Pour moi toute image doit être innervée par le désir et la liberté. Après c’est un vœu pieu et parfois on est contraint par un lieu, par un décor, par notre humeur. Il y a toujours quelque chose qui leste notre liberté et notre désir. Mais il y a des jours où tout à coup, ce désir et cette liberté sont là, présents, délivrés de la chape de plomb du quotidien, de la société. Et ces moments-là, ce sont des moments où on flirte un peu avec la magie, avec les esprits, peut être avec les morts bienveillants et qui parfois rôdent. Je me disais que le personnage dont je me suis inspiré, peut être d’une certaine manière il rôdait sur le tournage et nous protégeait. Je crois vraiment en ces sortes de protection spirituelles sur un plateau, parce que il y a tellement d’énergie créatrice, créative sur un film que je crois que ça génère quelque chose d’un peu mystérieux et occulte.

Quels sont les rituels sur le tournage?
Il y a le rituel de la pellicule, qui est déjà un rituel alchimique…chimique en tout cas, qui est pour moi le plus beau des rituels, c’est le moteur de la caméra qu’on entend un tout peu peu, C’est le rituel d’attention, de chaque techniciens du film, car on sait que chaque prise est précieuse. J’ai l’impression que parce qu’on tourne en pellicule les énergies convergent davantage. Il l y a plus d’attention portée à ce qui se fait sur un plateau. On sait qu’on a droit à peu de prises, donc toutes les énergies convergent et ça c’est quelque chose qui est irremplaçable. Quelque chose qu’on a un peu perdu avec le numérique . Parce qu’on a tendance à tourner en continu avec le numérique. Mais là ce sont vraiment des rubans de films très morcelés sur lesquels les visages, les émotions vont s’imprimer: On en revient aux icônes.

Vous travaillez souvent avec les mêmes acteurs, souvent des acteurs qui font un pont entre la performance, le théâtre…
Oui il y a des acteurs de théâtre, il y a Els Deceukelier, qui joue la femme dans le cabaret qui fait cette performance assez et qui était l’actrice fétiche de Jan Fabre par exemple. Il y a Kate Moran que j’ai vu pour la première fois au théâtre, il y a Nicolas Maury. Ce sont des gens qui n’ont pas peur de l’expression du corps, de cet aspect performatif. Ils ont moins peur peut être de l’intensité. Et ils sont peut être un peu rompu à l’exercice de l’anti-naturalisme. Ce sont des partenaires de jeu précieux : on grandit ensemble, on cherche ensemble, on expérimente. Et plus on se connaît, plus c’est facile pour nous. Et je pense que Vanessa Paradis, parce qu’elle est aussi chanteuse, a un jeu de scène qui la dédouane un peu du naturel, parce que forcément elle joue sur scène aussi. Son corps, sa voix sont ultra-présents. Elle s’est glissée comme un poisson dans l’eau dans cet univers-là. Créer des synergies avec des gens très très différents, c’est un beau pari de cinéma.

Quelle est l’époque où vous sentez le mieux ?
Je suis fasciné par le cinéma des origines, le cinéma des années 1920, expressionniste. Par ce cinéma qui était tellement mystérieux à l’époque qu’il était synonyme de magie, au sens pur du terme. Enfin, c’est un cinéma qui croyait aux fantômes, davantage que le cinéma d’aujourd’hui. C’est un cinéma qui ne se souciait pas de capter, enfin qui se souciait par endroit de capter la réalité parce que c’était une époque où il y avait une force de proposition documentaire, mais c’est un cinéma qui n’avait pas peur de frayer avec l’inconnu, avec les mystères, avec la nuit. Et aujourd’hui, on a l’impression que la nuit a été un peu été dévorée par le quotidien. C’est beaucoup plus compliqué aujourd’hui d’imposer ce mystère-là. Comme si on avait peur des mystères, de l’inconnu… Comme si il fallait que le message d’un film soit complètement littéral et lié à quelque chose de social, au quotidien des gens. Moi j’ai envie qu’il y ait du romantisme dans mon film, j’ai envie qu’il y ait de la passion, j’ai envie de faire sortir un peu le quotidien de ses gonds et d’aller vers la nuit du cinéma, vers les fantômes, vers les spectres, les monstres.

visuel :

(C)Ella Herme

Gagnez 5×1 tote-bag à l’effigie du festival « Paillettes & Mimolettes »
« Le Manuscrit inachevé » de Franck Thilliez : La manipulation au rang d’art
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *