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Welcome in Vienna, le chef d’oeuvre d’Axel Corti à nouveau à l’écran le 30 novembre

Welcome in Vienna, le chef d’oeuvre d’Axel Corti à nouveau à l’écran le 30 novembre

24 novembre 2011 | PAR Yaël Hirsch

A sa sortie, en 1986, le film du grand homme des médias autrichien Axel Corti a créé une petite révolution : inspiré de la vie de son scénariste, Stefan Troller, « Welcome in Vienna » ouvrait la plaie mal refermée (et jamais reconnue) du passé nazi de l’Autriche. Suivant la trajectoire d’un juif viennois s’étant échappé in-extremis du continent européen pour revenir le libérer sous l’uniforme américain, ce chef d’œuvre de nuances et d’histoire ressuscitée montre également combien les juifs n’étaient pas bienvenus dans l’Autriche d’Après-Guerre où, se considérant comme les premières victimes de l’Allemagne avec  l’Antschluss (1938), les Autrichiens sont tranquillement restés antisémites dans leur ensemble, faute d’avoir réfléchi sur leur attitude durant les années noires. Véritable trésor de cinéma et d’humanité, « Welcome in Vienna » ressort sur les écrans français le 30 novembre. Précédé des deux « épisodes » qui froment en réalité les deux premières parties du film :  (1) « Dieu ne croit plus en nous » qui retrace l’exil des réfugiés de Prague à Marseille, en passant par Paris et les camps d’internement Français. (2) Et « Santa-Fé » qui présente l’arrivé et la difficile intégration des réfugiés germanophones en terre américaine « promise ».

Grand homme du Burgtheater de Vienne et de l’ORF (télévision publique autrichienne), Axel Corti (1933-1993) est également un des plus grands réalisateurs autrichiens. Dans les années 1970, il commence avec son scénariste Georg Troller une longue enquête sur les racines de l’antisémitisme autrichien. Après un documentaire dédié à Hitler et un autre à Freud, le tandem décide de s’inspirer de la vie extraordinaire de Troller, émigré d’Autriche à l’adolescence, réfugié in extremis aux États-Unis et revenu à sa Vienne natale en tant que soldat de l’armée américaine. Le film s’intitule « Wohin und Zuruck » (« Là bas et de retour ») ou « Welcome in Vienna ». Filmée en noir et blanc, de manière à insérer en douceur des images d’archives, et délicatement relevée par quelques notes de la quintette en ut majeur de Schubert, la trilogie suit avec réalisme le périple douloureux de réfugiés quittant Vienne pour fuir les nazis. Elle  montre comment ceux-ci traversent l’Europe en quête d’un abri, et – pour ceux qui y parviennent- mendiant mille visas et laissez-passer pour recommencer leur vie sur le Nouveau Continent. L’objectif de Corti et Troller est de montrer des « réfugiés ordinaires » perdus dans la masse de ceux et celles à qui l’on a soudainement retiré tout « droit de l’homme » avec leur citoyenneté autrichienne.

La première partie de la Trilogie s’intitule « Dieu ne croit plus en nous », d’après un vers de l’écrivain juif lui aussi immigré, Franz Werfel. Le jeune Ferry Tobler (Johannes Silberschneider) quitte seul Vienne en 1938 pour échouer à Prague, alors plaque tournante des réfugiés du nazisme. Il y rencontre « Gandhi » (Armin Mueller-Stahl), résistant noble allemand au nazisme, qui s’est évadé de Dachau, et Alena (Barbara Petritsch), super secrétaire qui tente d’accueillir et d’aider les réfugiés. Par miracle, les trois héros parviennent à s’enfuir avant l’invasion et se retrouvent à Paris, à vivre au jour le jour du marché noir et des permis de séjour de plus en plus courts que la bureaucratie française veut bien leur accorder contre finances (et interminables attentes). Après un temps, ils sont envoyés dans des camps d’internement dans le nord de la France. Il s’en échappent au moment de la débâcle, mais n’arrivent pas tous en zone libre. A Marseille, dans l’ambiance qu’Anna Seghers a si bien reconstituée dans son roman « Transit », ils retrouvent leurs habituels camarades réfugiés germanophones et tentent de trouver des papiers pour quitter l’Europe…

Seul Ferry parvient à embarquer pour les États-Unis. Et il succombe dès sa sortie du bateau à New-York, en tentant de sauver une toute jeune rescapée de Ravensbrück muette de la noyade. C’est un de ses camarades du bateau, Alfred Wolf (Gabriel Barylli), qui prend la relève de l’attention de la caméra pour les deux derniers épisodes de la trilogie. « Santa-Fé » est le titre ironique qui a été choisi pour la deuxième partie, car c’est vers l’Ouest qu’Alfred voudrait refaire sa vie. Mais il reste coincé à New-York. Sur sa route, il croise toute une série de réfugiés allemands et autrichiens brisés par l’exil : un écrivain qui vend des saucissons et ne peut plus écrire, sa fille qui ne sait plus aimer, un grand acteur qui s’en sort en imitant des cris d’animaux à la radio… Même si l’accent n’est pas un vrai problème à New-York et que la ville offre bien plus d’opportunités que Paris, la nostalgie de la langue et de la patrie décourage la majorité des réfugiés. Finalement, dès que les États-Unis entrent en guerre, Alfred prend les armes pour aller libérer sa ville natale.

Le troisième volet commence dans l’Autriche récemment libérée. Aux côtés de son camarade juif et communiste, George Adler (Nicolas Brieger) Alfred retrouve Vienne et sa maison en ruine. Ses voisins ont pillé ce qu’il restait des biens de ses parents et il s’éprend de la jolie fille d’un ancien colonel nazi. Alfred perd les derniers lambeaux de son innocence en voyant les autorités américaines bien traiter le père de sa douce, afin de monnayer des informations clés pour lutter contre la Russie. Il déchante également quand il voit son ami aux idéaux communistes y renoncer pour accepter un haut poste dans l’administration américaine à Vienne. Non content de faire preuve d’un opportunisme assez déprimant, Adler décide de réhabiliter pas mal de sympathisants nazis à des hauts postes artistiques. Enfin, si Alfred rêve de se réinstaller dans un « chez lui » ,après 7 ans d’exil à compter les jours, il se rend compte qu’il n’y est vraiment pas bienvenu. Tout ce qui intéresse les viennois qui l’approchent est son uniforme et les avantages qu’il peut leur procurer. Sans jamais caricaturer les vilains nazis autrichiens, ni rien présenter de manière manichéenne, « Welcome in Vienna » révèle les tombereaux de mauvaise foi et d’avidité qui ont empêché un pays entier de travailler sur une page terrible de son histoire. Le rejet général d’Alfred par une ville qu’il considère comme sa patrie et son foyer sont certainement aussi douloureux à regarder que les efforts désespérés des réfugiés pour sauver leur vie dans une Europe nazie qui les a pillés et leur a retiré tous les droits.

Émouvante, dérangeante, et brillante, la trilogie d’Axel Corti mérite qu’on la voit, qu’on la revoit et qu’on s’y attarde.

« Welcome in Vienna » d’Axel Corti, scénario : Georg Troller, avec Johannes Silberschneider, Barbara Petritsch, Armin Mueller-Stahl, Gabriel Barylli, Doris Buchrucker, Peter Lühr, Nicolas Brieger, Claudia Messner, (1) « Dieu ne crois plus en nous » : 110 min / (2) Santa-Fé : 115 min / (3) Welcome in Vienna : 120 min, Autriche, 1982-1985-1986, Sortie le 30 novembre 2011.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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