Cinema
Tony Gatlif Invité d’honneur de la quarantième édition du festival Itinérances d’Alès

Tony Gatlif Invité d’honneur de la quarantième édition du festival Itinérances d’Alès

02 avril 2022 | PAR Antoine Couder

Derrière une exaltation live des musiques de la méditerranée et de leur mise en scène dans des récits naturalistes, le cinéaste se révèle en authentique compagnon de la Nouvelle Vague.

D’abord un rêve : celui d’imaginer Gatlif filmer la chanteuse espagnole Rosalía et accompagner de ses images la voracité créative de la jeune star, connue pour se nourrir de la culture du flamenco et en alimenter la sono mondiale, critiquée à cet égard par bon nombre de traditionalistes. Gatlif aurait beaucoup de choses à montrer là-dessus. Il n’est pourtant pas familier du format vidéo-clip, en dépit de quelques incartades avec le groupe Blankass, Stephan Eicher ou Hindi Zahra. Un paradoxe puisqu’il est l’un des grands maîtres de la musique filmée ou plutôt du récit chanté, une sorte d’Alan Lomax de l’Europe du Sud qui serait devenu cinéaste. Avec la jeune Rosalía, il trouverait sans doute quelques idées pour retravailler ses tropismes et cette culture gitane dont il s’est fait le chantre. 

Tout se tient devant nous. Une bonne partie de son cinéma repose, en effet, sur cette liesse documentaire en plan large de ce monde gitan, le cinéaste révélant une sorte de mouvement originel, entre gestes quotidiens et rituels, passage tragique de l’envol à l’enfermement. Un mouvement à la fois émotionnel et corporel qui se déploie dans un paysage-découverte, cette nature traversée et observée, jamais chargée de cette empathie réactionnaire que l’on connaît que trop, mais toujours persistante de mystère et de beauté. Chez Gatlif, la rivière coule sous la neige, les barbelés scintillent en traveling, les vieilles dames chantent et dansent et semblent inscrire l’instant présent dans une éternité qui nous échappe : est-ce la fuite du peuple Rom maltraité, est-ce le goût du voyage et de l’être ensemble ? Est-ce simplement ce chant qui s’élève dans le silence et fait résonner le génie des lieux et des territoires ? Le gitan est à la fois ermite et prophète, totalement libre dans le cadre serré de sa condition et de ses mouvements, danse indienne, Flamenco, musique du désert ; tout se tient là devant nous alors que nous faisons mine de l’ignorer.

De son vrai nom Boualem Dhamani, Gatlif est né en 1948, il a quitté l’Algérie vers 12 ans, pour échapper à un mariage arrangé. Les films de ce Français dit d’Algérie, à vrai dire mélange de kabyle et d’espagnole, sont toujours pris sur le vif, mélange de musiciens, d’amis et d’acteurs professionnels qu’il amalgame en homme-orchestre.C’est le début des années 60, la folle liberté du cinéma notamment porté par la Nouvelle vague auquel il emprunte de quoi lier en docu-fiction ses proches images  : visages, chants, paysages et mélancolie. Gatlif va y trouver une place sans vraiment choisir l’un plutôt que l’autre, approfondissant ses intuitions documentaires pour mettre en scène quelques futurs célébrités pour qui la rencontre sera loin d’être anecdotique. On sait pour Romain Duris, moins pour Vincent Lindon ou Jacques Villeret. On découvre enfin « Tom Medina » en 2021 qui offre un grand rôle à l’indispensable et très gatlifien Slimane Dazi. 

Oeuvre ethnographique majeure. Gatlif, s’il est d’abord un metteur en scène, au sens littéral du terme, est partout dans ses films : au scénario bien sûr, derrière le chef op, avec les musiciens avec qui il compose ; au plus proche des ses acteurs dans cette distance pudique qui prend chaque fois une belle ampleur dans ses plans-séquences. Éduqué dans la rue, pour le meilleur et pour le pire, il cherche le plus juste, il cherche l’essentiel. On aurait envie de dire le respect si ce mot n’était pas tant galvaudé. Disons la complexité des êtres et l’immense plasticité des cultures dont, semble-t-il le réalisateur à trouver un fil rouge à travers la musique  ; impulsions gitanes dans ce flamenco battant lui-même aux rythmes nord-africains et hindous parfaitement reconnaissables dans son « Latcho Drom » (1993), œuvre ethnographique majeur qui retrace la grande épopée des gitans. Tout un mouvement faussement improvisé d’aller et venir, de reculer parfois, de marcher à contre-courant à la recherche d’une origine suspendue. Par petits détails scénaristiques, le cinéaste suit l’histoire d’un autre être au monde, à travers l’Espagne, l’Algérie, la Roumanie, l’Inde; la France bien sûr, toujours à la recherche de l’image icône, devant laquelle chacun peut se retrouver. 

La musique qui structure le monde. Cette belle affaire, entre les expérimentations de la Nouvelle Vague et celles, plus ethnologique du cinéma documentaire, porte Gatlif vers une rêverie où la traversée des paysages prend une importance cruciale, en ce qu’elles révèlent de l’horizon à parcourir et ce qu’elle dit de la réalité historique (errance du peuple Rom, destin des descendants d’Algérie). Des hommes et des femmes qui apparaissent moins en personnages de cinéma qu’en incrustation d’un décor ethnographique redéployés dans un univers de chemin de fer et de nomadisme. Pas besoin d’en rajouter, ni même de traduire ou de faire parler les acteurs puisque tout va de soi, dans les gestes, dans la musique qui structure le groupe et le quotidien. Ainsi « Latcho drom » propose seulement les sous-titres des paroles de chansons qui suffisent à relier les spectateurs à l’histoire.

Quelques pas de danse. Lui-même ancré dans ce balancement du voyage et de la méditerranée, le festival Itinérances a voulu décerner son premier grand prix spécial au cinéaste, lui réservant quelques beaux cadeaux dont un message personnel adressé par Brigitte Fossey, celle qui dans « Jeux interdits » (1952) a déclenché son envie de cinéma. Devant le public de la scène nationale du Cratère, il apparaît égal à lui-même, égal à son oeuvre au fond, tout en présence physique, ébauchant quelques pas de danse, saluant longuement, jouant à faire durer ce contact entre scène et spectateurs pour la plus grande joie de ces derniers. Les mots, ici aussi, sont rares ; quelques qualificatifs, des sentiments. Il n’y a pas grand-chose à ajouter, tout est dit, tout se dit dans sa filmographie ici redécouverte et plus variée qu’on ne l’imagine.

 

Visuel : ©Salome Gagey

 

 

 

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Ed. du Castor Astral, septembre 2022) ainsi qu'un roman musical, à paraître cet été 2022 aux éditions de l'Harmattan.

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