Cinema

« Song to song », dernière méditation tournoyante en date de Terrence Malick

« Song to song », dernière méditation tournoyante en date de Terrence Malick

20 mars 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Alors que le réalisateur désormais légendaire navigue entre plusieurs projets actuellement – son film allemand Radegund, un travail en réalité virtuelle, et encore d’autres – on a pu revoir son dernier fait d’armes, diversement apprécié par les critiques à sa sortie en salles.

Song to song est l’histoire d’une fille, et d’un gars aussi, tous deux désireux de réussir, ou plutôt d’être quelque chose, d’à la fois brillant, et pur tout de même, au sein du milieu de la musique semi-indépendante américaine. On place les virgules à dessein. Ce film signé Terrence Malick, qui utilise en grande partie les mêmes procédés que le très beau The Tree of life, et que son intéressant post-scriptum A la merveille, ou le plus vain Knight of cups, apparaît comme une somme d’hésitations, ou peut-être de nuances. Et ce sont les actions quotidiennes des protagonistes, filmées et mises dans le mauvais ordre, qui livrent le sens et font avancer l’intrigue. Des actions qui se déroulent dans un monde bien particulier, apparaissant à la fois fortuné, et comme habité par des puissances maléfiques. Ainsi, tandis que l’héroïne de l’histoire (Rooney Mara) se cherche et stagne un peu, et que celui qui la suit (Ryan Gosling) contemple son piano sans inspiration, celui qui les produit (Michael Fassbender) mène une vie qui le conduit au bord du gouffre et entache sa réputation. Dans ce film, Terrence Malick semble vouloir peindre des hésitations d’artistes, pour retrouver au final une sorte de pureté perdue. Une pureté que ses personnages atteignent (en songe ? en souvenir ?) dans les derniers plans, et que la caméra saisit aussi. Et la musique ? Et les festivals qui se tiennent à Austin, lieu de l’intrigue ? On verra assez peu de prestations sur scène, au final. Faut-il saisir l’âme de cette ville au détour d’un plan ? Ça, on ne sait pas.

Cette intrigue posée, le film est-il agréable à regarder ? La mise en scène à base de panoramiques semble un peu avoir tout dit dans les précédents films de Malick : le tournoiement finit par épuiser un peu, et n’apparaît pas justifié sur toute la longueur. Un autre procédé habitait The Tree of life ou À la merveille : le fait de ne pas transmettre de manière audible les dialogues des acteurs. Une technique qu’on peut surnommer « jeu voilé ». Song to song présente, lui, pas mal de scènes dialoguées, où les échanges peuvent parfaitement être entendus. On peut donc essayer de se laisser porter par les interprètes. L’une d’elle éblouit : Natalie Portman. Présente en tant que second rôle, elle fascine, en imposant une nature peu commune : elle semble extraordinairement jeune et pleine de vitalité, mais en même temps très anxieuse, désarmée face au monde dans lequel elle pénètre (celui du producteur joué par M. Fassbender). Elle apparaît totalement habitée, par une énergie très mystérieuse. D’autres spectateurs s’attacheront-ils plus à ceux qui l’entourent, au sein du casting ? A l’intérieur du registre déployé par Terrence Malick, Ryan Gosling pourra paraître un peu figé, et Michael Fassbender, pas assez fiévreux. Rooney Mara, elle, traverse de façon brillante pas mal d’émotions. Elle accroche l’attention.

Les intentions apparaissent claires. Mais le film manque parfois de chair. En fait, il décrit l’ennui qui gagne ses protagonistes. Sur une heure cinquante-huit, il prend le risque de devenir un peu ennuyeux et répétitif. C’est que le manque de variété, au sein de sa mise en scène, tend à poser toutes les émotions sur le même plan. Et le rythme devient languissant, à la longue. La bande-son est-elle porteuse, sinon, de plusieurs dimensions, qu’il conviendrait de saisir ? On ne sait pas trop. L’édition DVD du film, éditée par Metropolitan (site ici, Facebook ici, DVD dans les backs depuis le 01/12), donne un grain éclatant aux images, et offre un son parfait. Le réalisateur cherche-t-il à atteindre la beauté pure ? Elle est là en partie, mais elle est un peu désincarnée. Et le livret d’une cinquantaine de pages qui constitue le principal bonus offert dans l’édition ouvre d’autres chemins de réflexion, en rapport avec la ville filmée, notamment. On peut donc méditer encore un peu, après le visionnage, même si le sens semble clair, lorsque les images s’éteignent. Song to song apparaît au final comme un drame expérimental, où la musique tient moins de place que la vie quotidienne dans un milieu de requins, et où Terrence Malick poursuit la mission qui l’amène à travailler sur l’envers du décor de la célébrité, en mettant les stars hollywoodiennes actuelles à l’épreuve de sa forme artistique. Le film est émaillé de moments où l’émotion passe – grâce à Natalie Portman et à son rôle, surtout – et d’instants où l’attention se perd. Mais d’autres spectateurs auront sans doute un autre ressenti, et là est sans doute le but… (Film à retrouver dans : http://www.cinetrafic.fr/top-film-amour / A découvrir aussi : http://www.cinetrafic.fr/nouveau-film).

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Visuels : © Metropolitan FilmExport

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : geoffrey.nabavian@free.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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