Cinema

Se relever : la confiance dans la force de vie

Se relever : la confiance dans la force de vie

13 novembre 2017 | PAR Olivia Leboyer

Comment se relever après avoir perdu un être cher ? Dans Petits arrangements avec les morts (1994), Pascale Ferran filme le lent retour vers la vie : sur une plage, des enfants édifient, symboliquement, un fragile château de sable. Depuis quelques années, le thème du deuil est central, et musical, dans les films de Christophe Honoré. Récemment, Mikaël Hers a livré une partition bouleversante dans Ce sentiment de l’été (2016). Et un homme, Gérard Depardieu, poursuit sa vie en liberté ces dernières années, se relevant magnifiquement au cinéma, en chantant Barbara, en écrivant.

Dans Les Chansons d’amour (2007) ou Les Bien-aimés (2011), Christophe Honoré filme la mort comme un arrachement, par surprise. Ludivine Sagnier meurt brusquement, après un malaise pendant un concert ; Chiara Mastroianni meurt de maladie, virus et amour impossible confondus. Derrière eux, les vivants doivent apprendre à faire avec. C’est ce retour, lent et brumeux, vers la vie, que Honoré capte, avec une belle sensualité. Le goût des choses est perdu (« Chaque minute/Est une poignée de terre/ Chaque seconde/est un sanglot/Vois comme je lutte/Vois ce que je perds/en sang et en eau/En sang et en eau » chante Louis Garrel, marchant vite dans la rue, accablé de douleur). Peu à peu, l’amour et l’échange reprennent leurs droits.

Dans Ce sentiment de l’été, Anders Danielsen Lie (l’inoubliable interprète de Oslo 31 août) voit sa compagne partir pour son travail le matin : quelques heures plus tard, un coup de fil lui apprend qu’elle vient de mourir d’une crise cardiaque. Mickaël Hers filme un homme en retrait, flottant dans une existence peu structurée (pas de métier stable ni de réelles perspectives) : comme un coquillage fragile, il lui faut reformer sa coquille. Lentement, au fil de rencontres avec la sœur de la morte, il va retrouver certaines sensations. Au rythme des saisons, la peine va prendre une autre forme. En lui, l’absence a creusé un vide qui peut aussi accueillir quelque chose de plus lumineux.

Chez Kervern et Delépine (Mammuth, Saint-Amour), Guillaume Nicloux (Valley of Love), Rachid Djaïdani (Tour de France), Gérard Depardieu est toujours plus libre, et comme régénéré. Ses douleurs, ses deuils, il les transforme en une force de vie et de désir. C’est ainsi qu’il chante Barbara, les chers disparus continuant à vivre et à rayonner en lui. Dans son dernier livre, Monstre (Cherche-Midi, 2017), il parle du formidable élan de vie de Barbara, qui avait apprivoisé ses drames personnels pour les convertir en un don de partage avec les autres. S’il pense au passé et à ceux qui ne sont plus, Barbara, Maurice Pialat, Jean Carmet, Guillaume, Gérard Depardieu ne se perd pas dans la nostalgie. Ce qui l’intéresse, c’est la vie au présent, dans l’instant :

« Quand le passé me rattrape, que cette société me désespère, je préfère me retirer pour lécher mes plaies, jusqu’à ce que mes blessures soient cicatrisées et que je puisse donner à nouveau.

Barbara, elle aussi, avait ce comportement de bête sauvage.

Il faut parfois un peu de temps pour sortir du terrier et récupérer le courant, la vie, les autres, être de nouveau à l’écoute. » (p. 105)

Revenir à la vie, après une hibernation douloureuse, pour s’intéresser aux autres, à leur culture, c’est le cheminement qu’il retrace ici. « Il y a des moments où j’attends mon fruit » écrit-il, soulignant que l’homme, comme la nature, a ses saisons et ses périodes de renaissance. D’un coup, on produit un fruit, ou bien de l’herbe folle pousse une fleur. Sur un éventuel passage de relais, non, ce n’est pas l’idée. On peut se régénérer soi-même, tant que la vie est là et appelle :

« C’est pourquoi, quand j’entends tous ces gens qui disent qu’ils vont passer le relais, je ne comprends pas de quoi ils parlent.

Quel relais ?

Je ne crois pas au passage du relais, même avec ses propres enfants.

La seule transmission qui vaille, c’est une vraie générosité, sans espoir de retour. » (p.181)

C’est la plus belle définition de la confiance, qui peut être trompée, mais qui persiste et revient, comme les rayons du soleil.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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