Cinema

Rengaine : Rachid Djaïdani conte la fureur du quotidien

Rengaine : Rachid Djaïdani conte la fureur du quotidien

05 novembre 2012 | PAR Sarah Barry

Mis à l’honneur à Cannes et récompensé au festival international du film indépendant de Bordeaux (Fifib), le premier long métrage de l’écrivain et comédien Rachid Djaïdani montre qu’il n’est pas nécessaire de faire partie de la grande famille du septième art pour donner une leçon de cinéma. Tourné caméra au poing, comme un trip entre amis, Rengaine parle de l’humain, de ses combats, de ses espoirs, de ses tabous, et fait de la simple réalité une aventure esthétique qui n’a besoin d’aucune idéalisation pour nous toucher au coeur. Sortie en salles le 12 novembre d’une heure et quart de coups de poing virtuoses.

L’histoire :  » Paris, aujourd’hui. Dorcy, jeune noir chrétien, veut épouser Sabrina, une jeune maghrébine. Mais Sabrina a quarante frères et ce mariage plein d’insouciance vient cristalliser un tabou encore bien ancré dans les mentalités de ces deux communautés : pas de mariage entre Noirs et Arabes. Slimane, le grand frère gardien des traditions, va s’opposer par tous les moyens à cette union … »

Au début, à moins d’être prévenu, on s’étonne de cette façon de filmer a priori maladroite : cadrages hyper serrés, privant le spectateur de la clarté d’une vision d’ensemble ; image parfois floue et pleine de grains ; séquences entières de scènes brouillonnes sans alternance de plans ; etc. C’est comme une bande de potes jouant avec un camescope, ou un voyeur caché derrière un mur qui espionne la vie des autres. Mais très vite, c’est aussi un moment de vérité cinématographique : le spectateur se confond avec la caméra et se retrouve projeté dans cette rue où un groupe de jeunes commente le monde ; il est assis à l’arrière de ce taxi, à suivre l’échange entre le chauffeur et son client ; il regarde un couple s’embrasser comme s’il tenait la chandelle.

Rachid Djaïdani, tel un hors-la-loi du cinéma, n’écrit pas de scénario et déconstruit le montage. Ses personnages sont plus souvent des amis, des personnes venues avec leur parler et leur univers. Elles ne se soucient pas de savoir si le concepteur du projet a de l’argent pour rémunérer leur participation ; on travaille pour la poésie. Il a par ailleurs fallu se faire prêter un ordinateur, un disque dur et les services d’un monteur. Et dans le récit, parallèlement à l’intrigue du mariage, Dorcy vit un calvaire pour se faire artiste d’une création quelconque : film, pièce, groupe de musique … Il rappelle les moments d’errance vécus par le réalisateur durant les neuf années où il s’est battu pour faire valoir son projet, alors qu’on lui fermait toutes les portes au nez. En bref, ce film est le produit d’un mode de vie, il porte le sceau du vécu et se calque mieux que n’importe quelle autre création sur l’échelle humaine.

Un tel réalisme se met aussi au service de l’humour ; le comique de situation fonctionne mieux lorsqu’il semble tout droit sorti du coin de la rue. Et un film qui montre si bien la réalité, rend la réalité elle-même très filmique lorsque l’on quitte la salle obscure. Pas besoin de paillettes ; chaque visage, chaque situation dans son aspect brut, a quelque chose de poétique. Les filtres et les artifices qu’emploie d’ordinaire le cinéma tendent parfois à rendre les choses trop lisses et largement impénétrables. Et cette façon « barbare » de filmer devient un médium idéal pour transcrire la fureur de la vie quand elle devient dispute, violence, affrontement.

Mais au-delà de la leçon artistique, Rengaine dénonce l’exclusion et les antagonismes entre communautés, qui sont autant de barrières à des relations heureuses entre les humains, quelles que soient leurs origines. Qu’est-ce qu’une « minorité » ? Faut-il nécessairement en délimiter les contours ? Ces contours doivent-ils devenir des frontières infranchissables ? Pourquoi un Musulman ne pourrait-il pas épouser une Juive ? Qu’est-ce qui empêche réellement l’union d’un Chrétien Noir et d’une Maghrébine ? En quoi une femme sait-elle moins bien que les hommes de sa famille ce qu’elle doit faire de sa vie ? Qui a dit qu’avoir un frère homosexuel, c’était la honte suprême ? Rachid Djaïdani et Rengaine ouvrent le débat …

 

Visuels : (c) Haut et Court

Patrick Deville remporte le prix Femina 2012
[Interview] Alex Gopher, les copains d’abord
Sarah Barry

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *