Cinema

Rencontre avec l’équipe d’Opération 118 318, sévices clients

19 octobre 2010 | PAR Yaël Hirsch

Opération 118 318 sort le 17 novembre sur les écrans. Œuvre humoristique qui raconte le sauvetage rocambolesque d’un call-center du sud de l’Auvergne, le film est caustique, mais toujours propulsé par la bonne entente et l’énergie communicative d’une équipe de potes francs-tireurs, qui ont fait leur film tous seuls et en sont fiers.

Lundi 18 octobre 2010, à m-1, nous avons rencontré une grande partie de l’équipe du film en face de l’imposant QG du parti communiste, Place du Colonel Fabien. Et  avons pu constater combien les sévices clients dans une province reculée ont pu les souder. Rencontrer Booder et Bruno Hausler, rôles principaux et antagonistes, ainsi que le réalisateur, Julien Baillargeon, et le producteur à l’origine de tout le projet, Manuel Jacquinet, a été un grand moment de joie et de liberté, à l’image du film.

Pour lire notre critique, c’est ici.

(A Booder) : D’où le personnage de Kader, le sauveur du call-center,  tire-t-il une telle énergie ?
Booder : C’est l’endroit où l’on a tourné (rires). On voulait finir vite et bien. Parce que quand on est arrivé, les deux premiers jours, on a compris qu’il fallait vite finir.
Bruno Hausler : C’est parce que ce qu’il est comme ça au naturel. Il dégage une énergie de malade au naturel. C’est comme Obélix, il est tombé dedans quand il était petit.
Booder : L’ambiance du plateau était bonne et je pense que ça se voit sur l’écran. Un film, ce n’est pas que tourner, c’est aussi tous les alentours du film. En plus on a eu cette chance de vivre ensemble pendant un mois et demi, alors qu’on ne se connaissait pas du tout auparavant. On ne dormait pas ensemble, mais c’était tout près. On était vraiment en classe de nature. C’était le phénomène du premier jour de classe. On a appris à se connaître les uns les autres. Il y avait beaucoup de complicité. Entre le machino, l’acteur principal, et le réalisateur, il n’y avait pas d’histoire d’échelons. On était tous pareils, on mangeait au même moment. Et à la fin du tournage, tout le monde s’aimait. On a tous laissé notre égo au placard, tout le monde est venu avec sa valise de bonne humeur et ça se ressent à l’écran quand on regarde le film. On n’est pas venu pour faire un film à 15 millions d’euros. On était tous conscients que c’était un film que des potes feraient entre eux. Et l’énergie vient de là.

C’était où cet endroit mirifique ?
Booder : en enfer !
[Rires généraux]
C’est une province de France qui est très déserte. C’est au Sud de l’Auvergne. Moi on me l’a vendue comme ça : on va tourner dans le Sud. En fait c’était le sud de l’Auvergne, c’était un piège. Si on l’avait tourné ici à Paris ça n’aurait peut-être pas donné la même chose en résultat et en énergie. C’était que de la bonne vibe.

Vous connaissiez déjà de l’intérieur l’univers des call-centers ?
Booder : Oui, je connaissais, car un de mes frères y travaillait. Mais l’univers des call-centers à temps plein, non.
Bruno Hausler : A part quelques reportages à la télé sur ces fameux êtres casqués qui te disent qu’ils sont à 100 m de chez toi, alors qu’en fait ils sont à 3 000 km, je ne savais  pas grand chose. Anecdote : quand on a tourné à Rabat, on était dans un vrai call-center et entre les prises, les gens travaillaient pour de vrai. C’était marrant parce qu’à un moment j’ai entendu un mec qui disait, « ah vous êtes dans le 15ème, mais on n’est pas très loin de chez vous ». Et sur son écran il avait même un logiciel qui lui donnait la température à Paris. Et il disait calmement :  « On est presque voisins, et c’est vrai qu’il ne fait pas beau aujourd’hui ».


(A Manuel Jacquinet, le producteur) : C’est vous qui avez eu ce projet de film sur les call-centers
?
Manuel Jacquinet : J’ai travaillé plus de 10 ans là-dedans. C’est un sujet rigolo. Car ce sont des gens pas très connus. C’est un huis-clos, et c’est surtout assez représentatif de la société moderne à pleins d’égards : la délégation, la tension permanente. Il y a trois ans, Booder était déjà présent dans le projet, le pitch était déjà cette idée d’un envoyé sur-diplômé chargé de relever un call center, et qui va découvrir que derrière il y a non seulement de la technique, mais aussi de l’humain, et que ce n’est pas si facile. Toutes les anecdotes sont vraies. Tout ce qui est dans le film, il y a eu dix fois des histoires comme ça. Et puis ce melting-pot de personnages, celui qui a la maladie de Tourette…

Justement, à propos de la maladie de Tourette, comment faites vous pour rester politiquement incorrects sans jamais aller trop loin ?
Julien Baillargeon : Avec David (Azencot, co-scénariste), on a essayé de pimenter l’histoire en étant le moins politiquement correct possible.
Manuel Jacquinet : C’était dans le scénar de départ, mais on a eu une longue discussion avec Julien et on a décidé d’aller encore plus loin. Car la réalité dépasse toujours ce que vous voyez dans le film. Ce qui est un peu dommage aujourd’hui quand on va voir des films, c’est que le monde est édulcoré. Julien a réussi à donner un côté caustique, avec un côté graphique décalé. Si bien que les gens se demandent : doit-on prendre ça pour argent comptant ? Est-ce caricatural ? Ils ne savent pas trop.
Julien Baillargeon : Il y a un truc qui a été assez présent dans mon esprit, c’est de faire un constat et de faire comme si c’était normal. J’ai appliqué une sorte de cynisme. C’est-à-dire que toutes les atrocités sont dites sur un ton de normalité. Par exemple : « Il a le cancer, il va mourir bon, ben c’est normal, c’est la vie ». Tout le film est comme ça un peu corrosif, mais c’est comme si c’était la réalité dans sa banalité. Après, c’est un peu de la critique au deuxième, troisième degré. C’est de la critique qui ne se prend pas vraiment au sérieux. Nous-mêmes on n’est pas des idéologues. Il n’y a pas derrière le film une théorie sociétale. On a le plaisir d’appuyer où ça fait mal, sans chercher plus loin. On le faisait mais sans jamais se dire qu’on était des révolutionnaires. Il n’y a pas de conscience politique derrière ça.
Manuel Jacquinet : Après, la scène de fin donne quand même son sens au film. Que Kader ait réussi à sauver le call-center ça veut dire quelque chose. Il y a quand même des propositions : le petit mec qui a battu l’énarque et qui a sauvé le call sait bosser en équipe. Et on peut aussi voir un message quand Kader montre la banlieue en disant : « toute l’énergie elle vient de là », alors qu’il rentre du Maroc, et alors que le boss diplômé Matthieu Pollivenes a fait un trajet vers la simplicité pour un amour de happy end.


(A Bruno Hausler) :
C’est difficile de jouer les méchants ?
Bruno Hausler : J’adore jouer les enfoirés, les salopards. Il y a quelque chose de jouissif.
Booder : Alors qu’il ne l’est pas dans la vie.
Bruno Hausler : C’est vrai (rire) Mais en même temps c’est sympa de jouer quelqu’un que je ne pourrais pas être dans la vie.
Booder : C’est très difficile de jouer le méchant. C’est plus difficile que de jouer le mec touchant. Le mec touchant, si tu le joues bien, toute la France à la larme à l’œil. Mais le méchant, c’est très dur.
Bruno Hausler : C’est vrai et en même temps, c’est vrai que pour un premier rôle, parce que c’est mon premier rôle au cinéma et mon premier rôle en tant que premier rôle, c’est d’autant plus difficile, qu’on se dit tout de suite : « je vais être catalogué comme le salopard ». Mais en même temps, il se rachète bien ce Matthieu Pollivenes Il comprend le truc et puis il faut bien que je le défende ce brave type. J’ai presque envie de dire qu’il est né là-dedans, il a fait l’ENA, il n’a vécu qu’avec des gens comme ça. Des gens qui étaient a priori comme lui, dont le truc dans la vie, c’était de faire du business, de monter des plans et qui ne sont pas là pour faire du social ou pour être gentils avec les gens, mais pour faire du pognon. Et quand on grandi là-dedans, quand on a vécu là-dedans..
Julien Baillargeon : Le but c’était aussi de montrer comment il change de milieu et à la fin, il se rachète. Ce n’est pas un méchant, par rapport aux vrais méchants de la vie, il est plutôt bien ce Pollivènes. La fin est presque hollywoodienne. La fin du film on peut l’interpréter comme on veut. Soit, il va peut-être retomber dans les affres de la productivité, soit il est désormais pote avec Kader et ils vont pouvoir travailler main dans la main …
Booder : C’est toujours bien de finir un film avec une porte entrouverte pour le numéro 2. Après tu laisses les gens imaginer. Dans le deux, Kader … Tu les laisses. C’est bien de finir sur un « to be continued ».

Comment avez-vous choisi vos seconds rôles ?
Manuel Jacquinet : Au départ dans la copie qu’a eu Julien, en mai 2009, je lui ai dit  : « Tu as tant de budget et il y a Booder ». Et on va faire passer un vrai casting pour tous les autres rôles avec tant de budget. Déjà dans le cinéma français ça éloigne 70 % des gens. Quand on leur dit qu’on va tourner en Haute-Loire et qu’on ne dormira pas dans un trois étoiles, ca élimine pas mal de monde et après ils sont tous passés au casting. Il y a des gens qui sont venus.
Julien Baillargeon : Nicolas Ullmann a passé le casting, même si je le connaissais avant. Je recherchais surtout des gens qui avaient des têtes, des gueules, un peu. Et qui étaient des acteurs de comédie naturellement. Qui ne cherchaient pas à faire rire mais se coulaient dans leurs personnages. Je pense que ça fait un ensemble un peu tiré par les cheveux, en espérant que ça ne fasse pas too much dans la caricature. Et je crois que la prise de risque a fonctionné. Ça fait un ensemble qui repose sur des potentiels comiques. Après c’est tout le talent de Catherine, la directrice de castings.
Bruno Hausler : Pendant le tournage et dans le film, c’est évident. Le casting est super bien fait car le film est au diapason. Personne ne se tire la couverture. C’est vachement homogène et tous les personnages sont intéressants.

(A Julien Baillargeon ) : Avez-vous pris des risques avec votre caméra pour faire de ce film  ?
Julien Baillargeon : En fait, c’est la question de la différence entre un téléfilm et du cinéma. Ce serait un peu mal placé de ma part de dire que la mise en scène est exceptionnelle. Le plaisir c’est de réfléchir à chaque plan, comme s’il n’y avait pas deux façons de filmer. Et d’échapper à tous les automatismes pour trouver le meilleur plan dans chaque situation. C’est comme un casse-tête chinois, on avait très peu de temps, et ça nous a obligé à choisir un parti pris sur les plans. Et ça fait qu’il y a beaucoup de plans séquence, et qu’il n’y a pas de repentir non plus. C’est presque tourner-monter
Booder : Il faut arrêter en France… On est dans un pays où l’on juge la valeur artistique par comparaison. « Julien Baillargeon, vous êtes réalisateurs, mais vous faites quoi comme genre de réalisation, du Chabrol ? Du … ? ». Non, il faut arrêter ça. On n’est pas toujours obligé de faire ce que font les autres. Julien Baillargeon il fait du Julien Baillargeon. A un moment donné, chacun sa touche. Et Julien a su trouver des plans improbables justement, des plans qui mettaient en valeur tout ce qui se passe dans la pièce. Et pas que le personnage principal. Et je pense que Julien fait partie des nouveaux réalisateurs qui arrivent en France et qui ont cette touche artistique qui est la leur. Moi je me suis dit, « Enfin un réalisateur qui sait ce qu’il veut ». Il n’est jamais venu en disant : « Et si on essayait de mettre la caméra là ? », s’il m’avait dit ça, j’aurais saigné du nez. C’est ce qui fait toute l’originalité et toute la simplicité de ce film. Tous les comédiens qui jouent dans ce film sont des gens qui ont soif de travail, qui ont envie d’être reconnus par la profession. Des gens à qui on ne donne pas de chance aussi. Parce qu’ils ne sont pas bankable. Il faut savoir que quand tu vas voir des producteurs aujourd’hui avec un scénario, la première question qu’on te pose, avant même d’avoir lu l’histoire, c’est « Y’a qui dans ton film ? ».
– « Ben y’a Booder
– Bon ben ok, 30 000 entrées, c e n’est pas terrible. Rôle principal ?
– Il y a Bruno Hausler
– Bon ok, et il y a qui encore ? »
En France on est largué artistiquement à cause de ce genre de trucs. Les producteurs continuent à se planter et croient encore qu’un acteur super connu va leur faire vendre le film. C’est pas vrai, on l’ a vu dernièrement avec « Hors la loi », et les films se sont plantés, car il n’y a pas de magie, il n’y a pas de formule magique.
Le môme, ou le mec, quand il arrive à la caisse du cinéma, pour un ticket du même prix, il a le choix entre un film au budget de 85 millions de dollars et un film qui a couté 20 euros. Et à ce moment là de la prod, on est au même piédestal. Personne n’est plus fort que l’autre à ce moment là. Bien sûr, les affiches, la com et le bourrage de crâne, mais je crois que le public en a assez. Il commence à se détacher de ce truc-là. Il s’est fait arnaquer par « Astérix et les jeux Olympiques », par « Mesrine ». Je pense que là, c’est bon. Ils préfèrent aller voir des petites comédies sociales qui parlent de choses de la vie, comme les call-centers. Nous on est fiers de l’avoir fait, on est fiers du résultat, on a défié quelque part les grosses prods en leur disant, écoutez, on est une bande de potes, on a fait notre film. Et on y a mis du cœur. Alors après le public sera au rendez-vous ou pas. Mais artistiquement, c’est déjà un succès.

(A Manuel Jacquinet) : C’est difficile d’être franc-tireur dans la production cinéma ?
Manuel Jacquinet : Oui, c’est très difficile, d’une manière générale, d’être franc-tireur en France. Moi j’ai fait trois quatre métiers avant en n’y connaissant rien. Mais le métier de producteur est beaucoup plus dur, car il faut beaucoup de temps, et puis il y a cette réticence dont parlait Booder. Cette éternelle question quand je présentais le projet : « Y-a qui ? T’es qui ? ». Au début on te dit « Viens avec le scénario », après ce n’est pas la bonne reliure, et ensuite la phrase clé « Y-a qui ? T’es qui ? ». Et ça ne sert à rien car sans immenses têtes d’affiches, ils ne lisent même pas. Le plus marrant c’est la réaction du CNC, à la commission pour avance sur subvention qui a traité opération 118318 de « téléfilm, caricatural, et qui ne renouvelle pas le genre du cinéma français ». Circulez, il n’y a rien à voir. A la fin, on pourra dire qu’on n » a été aidé par personne. Pas un organisme de soutien, et pas une région. Les gens s’enthousiasment après la bataille. Mais heureusement il y a des modèles d’artistes avant nous qui ont contre tout système et avec très peu de chances de réussite. Et penser à eux nous aide. Et puis, cette aventure a aussi été un challenge pour toute l’équipe. Surtout pour des acteurs comme Bruno Hausler ou Booder. Si ca ne marche pas l’enjeu est grand pour eux. A un moment, je me suis dit, mais que faut-il qu’il s aient dans la tête pour me suivre sur le tournage, alors qu’on n’avait pas encore un distributeur et qu’on ne savait pas exactement quand le tournage commençait. Alors j’ai décidé que le tournage commencerait le 23 septembre 2009 et maintenant que tout est dans la boîte, on en a un : on va avoir entre 80 et 100 salles.

Booder : C’est clair que si on a un million d’entrées, on se mettra à la même table mais tout nus !

Infos pratiques

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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