Cinema

Premiers Plans : Costa Gavras et la Roumanie à la une d’une belle première journée de compétition

Premiers Plans : Costa Gavras et la Roumanie à la une d’une belle première journée de compétition

27 janvier 2019 | PAR Yaël Hirsch

Toute la Culture est à Angers pour suivre une partie de la 31e édition du festival « Premiers Plans ». Les salles y sont pleines pour voir 10 premiers longs et courts métrages européens et y suivre des hommages (Costa-Gavras, Corneliu Porumboiu) et un cycle sur l’art du temps.

C’est au cinéma Les 400 coups qu’a eu lieu la séance de 14:15 du film 12:08 à l’est de Bucarest en présence du réalisateur roumain Corneliu Porumboiu, Caméra d’or à Cannes en 2006, Claude-Eric Poiroux, le délégué général du Festival a parlé de cinéma roumain et de l’école UNACT et le commissaire Français de la Saison France Roumanie, Jean-Jacques Garnier, a évoqué la place de Premier Plans dans cette Saison dont l’objectif est de « faire changer le regard sur un pays que l’on croit connaître et sur lequel nous avons trop de clichés et que l’on ne connaît pas ». «Tous mes films ont fait trois plus de spectateurs en France qu’en Roumanie » se moque le réalisateur roumain en rappelant que beaucoup de salles ont fermé dans les années 1990 et que même à Bucarest les Roumains sont en pénuries de salles, notamment d’art et essai. 

Puis place au film! Dans cette farce réaliste sur fond de petite ville très grise, un entrepreneur local a monté sa chaîne de télévision. Alors que tout le monde se prépare aux dépenses de Noël, il décide de dédier son émission du 22 décembre à ce qu’il s’est passé 16 ans avant, en 1989. Y-a-t-il eu Révolution ou pas dans la petite ville à l’est de Bucarest? Si certains se sont massés sur la place principale avant la démission de Ceausescu à 12:08, alors oui il y a eu révolution, sinon les habitats ne sont que des suiveurs. On rit jaune devant l’absurde de cette magnifique comédie humaine terriblement bien anglée et représentée. Un film européen important qui n’a pas pris une ride.

A 16:45 après avoir croisé l’imposant acte XI des gilets jaunes locaux, l’on arrive au Pathé d’Angers où la salle est encore comble pour voir un film de Costa Gavras. Le public fait volontiers la « hola » pour les réseaux sociaux du festival et tape dans ses mains pour rythmer le générique sur une musique de Amadou et Mariam.

Généreux, Costa Gavras présente toutes le séances de ses films. Il a déjà présenté Z en début d’après-midi et il arrive assez ému avec une photo de Michel Legrand pour présenter son deuxième film: 1 homme de trop (1967). Il met en avant l’importance des acteurs et explique l’échec du film à sa sortie par la vision d’alors très différente de la Résistance. En revanche, ce film est récemment sorti en dvd chez Arte et a enfin connu un succès.

Et en effet, tiré d’un livre de Jean-Pierre Chabrol, l’oeuvre  suit le quotidien tendu et camarade de maquisards, l’objectif collé dans la boue. Parmi les acteurs : Brianly, Cremer, Blain, Brasseur, Perrin, Périer et  aussi Piccoli en « homme de trop » sauvé en même temps et en plus de 12 prisonniers politiques et  emmené au maquis.  Vendu aux boches ? Ou sympathique naïf? L’homme de trop est un élément dangereux et créé un peu de discorde parmi les camarades trop occupés à agir pour vraiment réfléchir au danger. Véritable film d’action, ce Costa Gavras est étonnant: une sorte de monographie sans tabou. Il décrit le quotidien d’hommes jeunes, pleinement engagés dans une cause et qui restent néanmoins des gamins avides de vie et de justice. « On n’ampute pas un âne parce qu’il a fait un pas de côté » dit le sage Bruno Cremer. C’est vrai : les maquisards n’étaient pas des anges à temps plein et c’est probablement ce qui les rend encore plus attachants. Un film trop méconnu et tout en en nuances, derrière son sujet qui nous semblait 40 ans après, rabâché. 

La séance de 19:15 au Théâtre du Quai (900 places pleines et tous les invités du jour : Catherine Frot, Bernard Menez, Camille Bazbaz, Corneliu Porumboiu et Costa Gavras!) a commencé avec un long et poignant hommage à Michel Legrand et l’annonce de la venue au festival d’un de ses proches : Stéphane Lerouge. « Le meilleur cinéma d’Europe se fait en Roumanie », commente Claude-Eric Poiroux, avant de présenter le premier film européen en compétition : Lune de miel de Ioana Uricaru.

 

Produit par Cristian Mungiu, ce film au titre ironique est extrêmement dur : il met en scène Mara, une infirmière roumaine venue pour un contrat de six mois aux États-Unis. Quelques semaines avant de rentrer, elle tombe amoureuse d’un de ses patients, Daniel, victime d’un grave accident du travail. Ils se marient et elle demande sa carte verte en faisant venir son fils de Roumanie : Dragos. Mais soudainement le rêve américain se transforme en machine infernale. Avec l’extraordinaire Maline Manovici dans le rôle principale et une manière toujours très subtile de montrer le clash des civilisations, Ilana Urucaru propose une version européenne, latine et féminine, des dessous de l’utopie du Nouveau monde. L’image comme l’intrigue sont parfaitement maîtrisées, le rythme est juste et c’est un vrai choc puissant que ce film tout en nuances et pourtant tellement âpre. Lune de miel sort le 13 mars 2019 en France chez ASC distribution. 

Nous somme restés boire un verre de Bouvet Ladubay, évidemment partenaire du festival (lire notre article) avant de tenter de voir le film français prometteur de la soirée. Parrainé par Hamé et Ekoué de La Rumeur, L’Enkas de Sarah Marx met en scène un jeune sorti de prison qui se met à dealer de la kétamine (normalement administrée par les vétérinaires aux animaux) pour subvenir aux soins de sa mère dépressive (Sandrine Bonnaire). Malheureusement, les clichés sur la campagne suivent ceux sur la prison et sur les racailles des banlieues. Du coup, le jeu extraordinairement juste du jeune Sandor Funtek ne parvient pas à le sauver de la série de clichés qu’enfile le film. Quand Allah bénisse la France fusionne avec Petit Paysan et que les comédiens ne sont pas dirigés, on atteint de façon dérangeante la parodie ultime du film social français.

Après une marche sous la bruine angevine, nous avons fini la soirée dans un élégant bar à vin à deux pas du cinéma les 400 coups, intelligemment nommé « Le Cercle rouge »: une manière de rendre hommage à la Loire et au cinéma de Melville en trinquant à la plus puissante scène d’éthylisme du cinéma français et peut être européen.

visuels : YH

Les Oubliés Alger-Paris au Théâtre du Vieux-Colombier
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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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