Cinema
« Petite fille » de Sébastien Lifshitz : film de combat délicat

« Petite fille » de Sébastien Lifshitz : film de combat délicat

26 novembre 2020 | PAR Eliaz Ait Seddik

Deuxième film documentaire de Sébastien Lifshitz à sortir cette année après Adolescentes, Petite fille s’inscrit à la fois dans la continuité de son regard engagé mais avec une candeur et une fragilité renouvelées.  

A la surface, Petite fille peut apparaître comme un film moins ambitieux que son Adolescentes, où on suivait, sur cinq ans, les trajectoires tantôt s’entrecroisant, tantôt se séparant de deux jeunes amies, grandissant à travers les méandres et heurts de la deuxième moitié de la décennie 2010. On pourrait alors être tenté de voir dans Petite fille un « petit » projet, de moindre envergure, un « à côté » qui s’inscrirait dans la continuité de thématiques LGBT déjà abordées par le cinéaste (des Invisibles à Bambi, en passant par Les Vies de Thérèse).   

Tout dans ce projet semble, en effet, si petit, si fragile; de sa durée d’à peine 1h20 (comparé aux 2h15 de son précédent projet), à son personnage titre, Sasha, toute frêle, toute douce, qui du haut de ses huit ans, proclame pourtant haut et fort : « je suis une fille ». C’est cette petite phrase de rien du tout, qui peut paraître si commune dans la bouche de millions de petites filles, dont Sébastien Lifshitz va faire le cri de guerre de ce film de combat dont la tendresse et la délicatesse ne laisse jamais oublier la cruelle nécessité. 

Un film de combat délicat 

Ce combat délicat que Lifshitz filme sans nul militantisme appuyé, ni étalement des théories du genre, c’est celui de Sasha et de sa famille, pour qu’elle soit reconnue en tant que petite fille, quand même il ne s’agit pas de son sexe de naissance. 

Comme toujours, toute la force du geste documentaire de Lifshitz réside alors dans la manière dont la forme de ses films épouse celle des personnes qu’il filme. Ici, cela permet une candeur et une fragilité inédite dans son cinéma, qui sont déterminées par son sujet. Cette candeur se retrouve, entre autres, dans la façon dont certaines questions, comme l’acceptation de sa famille qui aurait été le problème central dans d’autres cas, sont évacuées avec une simplicité à la fois déconcertante et réconfortante. D’ailleurs, bien que le titre soit Petite fille, la famille entière constitue le centre névralgique du film. On pense bien sûr, en premier lieu, à Karine, la mère, probablement la personne la plus touchante du film (avec Sasha), toujours à fleur de peau, ses émotions prêtes à jaillir à la surface au moindre mot. La façon dont elle se livre toute entière à la caméra, doutes et inquiétudes sans aucune censure, nous bouleversant autant que la manière dont elle est prête à se donner corps et âme dans la lutte pour garantir à sa fille le meilleur des mondes possibles. Mais on ne peut également oublier le père, qui au delà de ses airs bourrus affirme un amour non-négociable (« c’est mon enfant, point »), ni ses frères et sa sœur, qui peu importe leurs âges respectifs couvrent Sasha de leurs ailes protectrices. 

Intérieur/extérieur 

Néanmoins, il serait naïf de voir le film comme une vision purement enchantée, rêvée de la question de l’identité trans. Ainsi, par ces aléas du réel qui façonnent le documentaire plus que toute autre forme cinématographique, le film construit une opposition fondamentale entre l’intérieur du cercle familial, filmé comme une bulle féerique d’amour et d’acceptance, et le monde extérieur, l’école, son cours de danse, etc… monde de rejet et de codes sociaux outrepassés, qui n’est jamais figuré à l’écran. Comme le précise alors le cinéaste dans son entretien post-projection avec Jean-Marc Lalanne des Inrockuptibles, cette absence ne relevait pas d’un choix de sa part, mais bien de leur refus radical à eux, d’être filmés, comme d’entretenir tout dialogue constructif au sujet de l’identité de Sasha. Cette précision ne diminue cependant pas l’impact esthétique de cette absence de présence de ce monde de forces invisibles et sans visages, qui tapi dans l’ombre décide de la vie des autres à grands coups de papiers administratifs ou de mots blessants, sans jamais oser affronter l’œil, à la fois juge et miroir, de la caméra.  

Des paroles et des visages

Pour nous communiquer la violence de ce que Sasha peut vivre au quotidien en dehors de cette bulle protectrice du cercle familial, Lifshitz ne peut alors avoir recours qu’à deux éléments : les paroles et les visages. Ainsi, là où dans Adolescentes, le réalisateur montrait beaucoup les jeunes filles en situation sans qu’elles soient très loquaces, Petite Fille est un film où la parole, le témoignage, occupe une place fondamentale. Karine, dont c’est le combat autant que celui de sa fille, se retrouve alors souvent dépositaire de cette parole que Sasha n’arrive pas forcément à formuler. Face à la caméra et face à la pédopsychiatre qui les aide, elle raconte tout : le refus des maîtresses de Sasha de la voir habillée en fille, l’absence de tout dialogue possible avec le directeur de l’école, les bousculades de certains camarades, etc… 

A travers ces récits, l’œil-caméra de Lifshitz s’attarde sur le visage silencieux de Sasha. Ce sont à la fois les moments les plus simples, les plus durs, mais aussi les plus forts du film. Lorsque le réalisateur arrive à tirer de ses yeux de petite fille ainsi que des larmes jaillissant à leurs coins toute la douleur et la violence informulées, mais surtout toute la force, dont du haut de ses huit ans, elle fait preuve pour s’affirmer, chaque jour, pour qui elle est. Ainsi, malgré sa fragilité apparente, à la fin du film, le spectateur n’est plus dupe; en réitérant au nez et à la barbe de ceux qui le lui refusent qu’elle est une fille, en portant fièrement une robe tout en sachant les regards qu’elle aura à affronter; c’est bien Sasha la véritable combattante du film. 

Petite Fille, de Sébastien Lifshitz

Disponible sur Arte.tv, du 25 novembre au 30 janvier 2021. 

Visuel : ©Affiches du film Petite fille, de Sébastien Lifshitz. 

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Eliaz Ait Seddik

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