Cinema

Olivier Assayas : « Il n’y a pas de terrorisme romantique »

06 juillet 2010 | PAR Yaël Hirsch

Quittant l’intimité des familles et de leurs maisons qu’interrogeait « L’heure d’été », Olivier Assayas  s’est  penché sur le mythe de celui qui représente LE terrorisme, Carlos. Voulant aller au-delà  de l’icône pop et des quelques mêmes faits sur Carlos relayés par les médias, le réalisateur a pris le temps – plus de 5 heures de film- pour dresser un portrait complexe, très humain du « Chacal ». Après diffusion de toute le film en trois épisodes sur Arte, une version plus courte (2h45) sort mercredi 7 juillet dans les salles. Une version qui se concentre sur les faits -absolument vérifiés- et laisse de côté les plages plus libres de vie privée, pour donner une vision complexe  mais lumineuse, du contexte géopolitique qui a décidé des actions du terroriste.Rencontre avec un cinéaste, qui aurait aussi pu être professeur de Relations Internationales.

En filmant «Carlos », avez-vous réveillé des problèmes politiques encore brûlants?
C’était le bon moment pour tourner Carlos. Auparavant on n’aurait pas pu le faire, car on ne disposait pas des informations. Aujourd’hui, avec le recul, avec le temps, beaucoup d’éléments sont revenus à la surface, qui explicitent de l’époque, les enjeux des opérations spécifiques de Carlos. Ça c’est la caractéristique de pouvoir traiter l’Histoire moderne, l’Histoire contemporaine. Il faut attendre un tout petit peu que la poussière soit retombée, que le « brouillard de la guerre », comme disent les Américains se soit évaporé pour avoir une visions plus claire des enjeux, et spécifiquement des enjeux géopolitiques. Après, ce qu’il y a avait de plus délicat dans cette histoire-là ne relève pas tant de la problématique des années 1970 spécifiquement, mais plutôt de la problématique de la géopolitique. Fatalement, quand on essaie de démonter les rouages du terrorisme, on se rend compte que ce qui les détermines c’est un ordre ou une impulsion de tel ou tel État, que fatalement on met en cause ; donc c’est plutôt ça qui est fragile. Dans la version « film » dont on parle, comme c’est très factuel, cette fragilité n’était pas trop présente. Néanmoins le débat persiste sur la responsabilité de tel ou tel État. L’impulsion de l’opération vient-elle seulement des Irakien, seulement des Libyens, ou des deux ensemble ? Aujourd’hui, Stephen Smith, le journaliste avec lequel j’ai travaillé, et qui est une référence, pose qu’il est indiscutable et établi qu’il s’agit uniquement des irakiens. Carlos, lui, soutient que ce sont seulement les Libyens, mais Carlos a des intérêts qui lui sont propres. Mon travail de recherche sur l’opération me fais plutôt pencher pour l’hypothèse de la responsabilité conjointe de l’un et l’autre pays. C’est à peu près la seule question ambiguë qui existe dans la version cinéma. Les autres faits sont établis, recoupés, et relèvent de témoignages indiscutables. Dans la version plus longue, il y a fatalement des choses qui relèvent plus du romanesque et de l’interprétation.

Comment le mythe de Carlos perdure-t-il quand Carlos devient mercenaire et perd son romantisme idéaliste ?
Le mythe de Carlos est un mythe médiatique. Les médias, hélas, observent rarement l’histoire dans sa complexité. Aujourd’hui, il y a cette idée qu’on ne peut pas raconter la politique dans sa complexité, il faut toujours simplifier, ou grossir le trait. « Les médias », ça dépend lesquels, dans la presse ou même sur Internet, il y a l’espace de raconter les choses dans leur complexité. Mais si l’on prend les gros titres du journal télévisé ou de la radio, on est très facilement dans une forme de simplification. On s’en tient à une sorte de jeu de rôle ou de masque dans lequel le croquemitaine Carlos a sa place. Mais à partir du moment où l’on prend le temps de regarder de décortiquer et d’analyser Carlos, tout à coup, il y a une image bien différente qui se révèle et c’est cela qui est intéressant, parce qu’il y a la possibilité au cinéma, avec ce genre durée-là de pouvoir le faire. Tout à coup, il y a quelque chose qui se révèle, qui est plus facilement compréhensible, plus cohérent et qui raconte des choses plus précises sur l’Histoire contemporaine.

Qu’apprend-on alors sur les complexités du terrorisme de Carlos?
Carlos est un terroriste, il est le visage du terrorisme. Il n’y a pas de terrorisme romantique. Le terrorisme romantique est quelque chose qui remonte au XIX ème siècle, mais qui n’existe pas vraiment, sauf chez les nihilistes russes peut-être. Mais autrement, il n’y a pas d’autre chose que le terrorisme d’État. Le terrorisme, c’est quelque chose qui est commandé par un États pour envoyer un message à un autre État. Et souvent c’est un message qui est lisible, et parfois, c’est un message très clair pour celui auquel il est destiné, mais illisible pour les autres, et puis quelquefois, parce-que les gens qui commanditent le terrorisme ne sont pas des idiots, ce sont des coups de billards à deux ou trois bandes. Quelquefois, le sens du message peut être l’impasse de son sens apparent pour brouiller les cartes pour brouiller les pistes.

De ce point de vue là Carlos n’est qu’un exécutant. C’est une chaîne lointaine de commandement : tel État commande au chef de Carlos telle ou telle opération et Carlos l’exécute en n’ayant pas forcément une idée claire des tenants et des aboutissants de l’opération qu’il est entrain exécuter. On est très loin de l’idée romantique du terrorisme et de l’idée du personnage qui est en colère et qui va mettre une bombe pour exprimer son mécontentement. Ceux qui sont mécontents s’expriment par l’engagement politique, par le militantisme, c’est-à-dire par des voies qui sont beaucoup plus intelligentes et efficaces que le terrorisme politique. Le terrorisme, ça relève en général des méthodes brutales des services secrets, qui utilisent parfois tel ou tel personnage naïf pour poser la bombe. Quand Carlos réussit la première partie de la prise d’otages de Vienne, dans l’avion, il commence lui-même à apprendre quelque chose sur les complexités de la politique. Là, il est tout seul, il n’est pas au téléphone avec quelqu’un qui lui dit quoi faire, il est obligé de faire des choix, déterminés par des forces qui ne sont pas tout à fait celles qu’il a anticipées et qui ne sont pas complétement lisibles. Donc il fait des choix, qui ne sont pas forcément les bons et qu’on pourra éventuellement lui reprocher par la suite. Il se rend compte de la complexité et de a cruauté de la politique. Il y a, y compris à son échelle à lui, une forme de désillusion.

Édgar Ramírez : « A un moment donné, Carlos est devenu sa propre cause »
Soirée Rockin’ the Mix au Scopitone, mercredi 7 juillet
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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