Cinema
Nourritures cinégéniques

Nourritures cinégéniques

23 décembre 2014 | PAR Olivia Leboyer

Le cinéma montre, bien souvent, les objets du désir, sublimés. A une certaine distance, ou pas. L’amour, le sexe, les illusions de toutes natures. Et le désir peut porter sur des choses très tangibles : quelle place, dans les films, accorde-t-on d’ordinaire à la nourriture ? (ne parlons pas de food…)

Y a-t-il de grands films sur la nourriture ? Question bizarre, mais qui peut nous retenir un instant. La grande bouffe de Marco Ferreri, évidemment, mais les personnages sont saisis d’une compulsion morbide, suicidaire. Se remplir, jusqu’à l’écoeurement, jusqu’au malaise, avec un désespoir puissant.

D’autres oeuvres ? Non, on pense plutôt, ici ou là, à quelques films charmants : le délicieux Salé Sucré de Ang Lee (1994), où un cuisinier se sert de la cuisine comme truchement pour se rapprocher de ses trois filles chéries. Les plats y sont filmés avec sensualité, colorés et d’un beau fumet imaginaire… De truchement, il est aussi question dans le récent et très réussi The Lunchbox de Ritesh Batra (2013) : une jeune femme mal mariée entre, par un heureux hasard (une lunchbox qui fait fausse route), en contact avec un homme tout près de la retraite. Décidant de transformer l’erreur initiale en vraie relation (à distance, toujours), elle confectionne à l’inconnu des plats irrésistibles, accompagnés de missives de plus en plus directes. Un très beau film, qui aborde avec finesse certains problèmes de la société indienne.

Sur les routes de campagne anglaises,The Trip de Stephen Frears (2011) nous invite à suivre l’itinéraire tordu d’un critique gastronomique (Steve Coogan) et d’un ami. Savoureux et spirituel, le film n’a pas trouvé son public : à cause d’un titre trop peu évocateur ?

Il y a à peine un mois, Chef de John Favreau, petit film sans relief sur les food trucks est sorti dans l’indifférence générale. Et ne parlons pas de Chocolat de Lasse Hallström (2000) avec Juliette Binoche… Ni de la petite comédie de Daniel Cohen, Comme un chef, sortie il y a deux ans, avec Michaël Youn et Jean Reno… Cette année, on remarque tout de même Roschdy Zem en chef sexy dans le délicieux et cruel On a failli être amies d’Anne Le Ny.

Sur les restaurants ? Garçon ! de Claude Sautet (1983), joli film d’atmosphère, où Yves Montand est chef de rang dans une grande brasserie. Et, chez Claude Lelouch, on voit presque toujours une scène de séduction qui se passe à table (par exemple Michèle Morgan et Serge Reggiani dans Le Chat et La Souris en 1975, le réveillon deLa bonne année en 1973, ou bien Alessandra Martines et Pierre Arditi en 1998 dansHasards ou Coïncidences. Ou encore, Une affaire de goût de Bernard Rapp (1999), à l’équilibre subtil.

Pour voir vraiment des repas au cinéma ? Mon dieu, il faut revenir à Claude Chabrol. Sans constituer le thème principal, la nourriture impose sa présence, personnage à part entière. La viande crue et inquiétante du Boucher (1970), les œufs au plat de Jean Poiret dans Poulet au Vinaigre (1985) et même, dans le moins connu Au cœur du mensonge (1999), une extraordinaire scène où Antoine de Caunes, juste avant d’être assassiné, mange un homard, arrosé de plusieurs bonnes bouteilles de vin blanc. On voit le plaisir pris à table, à la peau qui rougit, qui gonfle, à l’œil qui chavire un peu. Puis, c’est le meurtre. Personnages chabroliens filmés comme des animaux que l’on étourdit avant de les mener à l’abattoir ? Les cadavres, ça peut être exquis aussi… (voir, notre critique de Amours Cannibales de Manuel Martin Cuenca, sorti la semaine dernière)

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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