Cinema
Michel Piccoli, la mort d’un géant.

Michel Piccoli, la mort d’un géant.

18 mai 2020 | PAR Paul Fourier

L’immense comédien s’est éteint le 12 mai à l’âge de 94 ans. Il a marqué de sa géniale présence l’histoire du cinéma européen pendant plus de 60 ans et a travaillé avec les plus grands, voire les plus provocateurs.

Michel Piccoli naît le à Paris. Il est le fils du violoniste Henri Piccoli et de la pianiste Marcelle Expert-Bezançon. Alors qu’il grandit dans un environnement artistique, la découverte du théâtre, durant son enfance, est une révélation. La seconde guerre mondial viendra ternir ses rêves.

À la fin de la guerre, de retour à Paris et après avoir suivi une formation de comédien auprès d’Andrée Bauer-Théraud, puis au cours Simon, il fait une première apparition, en 1945, comme figurant, dans Sortilèges de Christian-Jaque. Il débute ensuite vraiment au cinéma dans Le Point du jour de Louis Daquin (1949). Mais son début de carrière se fera surtout au théâtre avec les compagnies Renaud-Barrault et Grenier-Hussot et au Théâtre de Babylone (géré par une coopérative ouvrière et qui met en scène les pièces d’avant-garde de Ionesco ou Beckett). Il y rencontrera sa première femme, l’actrice Éléonore Hirt, avec qui il a une fille, Anne-Cordélia Piccoli. Bien que remarqué dans le film French Cancan en 1954, Michel Piccoli poursuit sur les planches et travaillera avec les metteurs en scène Jacques Audiberti, Jean Vilar, Jean-Marie Serreau, Peter Brook, Luc Bondy, Patrice Chéreau ou encore André Engel.

Durant la même période, il se fait connaître dans des téléfilms populaires tels que Sylvie et le fantôme, Tu ne m’échapperas jamais ou encore L’Affaire Lacenaire de Jean Prat. Plus tard, en 1965, il incarnera le Dom Juan de Molière dans un film de télévision de Marcel Bluwal resté dans les mémoires.

En 1956, il rencontre Luis Buñuel, un réalisateur connu pour son anticléricalisme, et prend ironiquement le rôle d’un prêtre dans La Mort en ce jardin, alors que lui même est devenu athée à la suite d’un deuil familial.

Les années 60 marquent le début de sa consécration. Remarqué, en 1962, dans Le Doulos de Jean-Pierre Melville où il joue un gangster aux cotés de Jean-Paul Belmondo, il est révélé au grand public, un an plus tard, avec Le Mépris de Jean-Luc Godard où il forme un couple explosif avec Brigitte Bardot. Alors qu’il fréquente le milieu de Saint-Germain-des-Prés, il rencontre en 1966 Juliette Gréco, dont il partage la vie pendant onze ans.

Dès lors, il tourne avec beaucoup des plus grands cinéastes français (Jean Renoir, René Clair, René Clément, Alain Resnais, Agnès Varda, Jacques Demy, Alain Cavalier, Michel Deville, Claude Sautet, Claude Chabrol, Louis Malle, Jacques Doillon, Jacques Rivette, Leos Carax, Bertrand Blier), européens (Luis Buñuel, Costa-Gavras, Marco Ferreri, Alfred Hitchcock, Jerzy Skolimowski, Marco Bellocchio, Ettore Scola, Manoel de Oliveira, Otar Iosseliani, Theo Angelopoulos, Nanni Moretti) et internationaux (Youssef Chahine, Raoul Ruiz, Hiner Saleem).

Ferreri, Buñuel, Sautet et les autres…

Il devient ensuite l’un des acteurs fétiches de Marco Ferreri, avec sept films, de Dillinger est mort à Y’a bon les blancs en passant par Touche pas à la femme blanche ! — avec pour point d’orgue La Grande Bouffe qui fera scandale au Festival de Cannes en 1973. Il en sera de même avec Luis Buñuel, avec qui il fera six films majeurs : Le Journal d’une femme de chambre (1964), Belle de jour (1967), La Voie lactée (1969), Le Charme discret de la bourgeoisie (1972), Le Fantôme de la liberté (1974) et Cet obscur objet du désir (où il ne fait que doubler Fernando Rey)(1977), puis avec Claude Sautet (Les Choses de la vie, Max et les Ferrailleurs, Mado et Vincent, François, Paul… et les autres). Il joue également, en 1973, dans le singulier Themroc de Claude Faraldo. En 1975 et 1978, il collabore avec Jacques Rouffio dans Sept morts sur ordonnance et Le sucre.

En 1978, il épouse la scénariste Ludivine Clerc, avec qui il adopte deux enfants d’origine polonaise, Inord et Missia.

Il débute la décennie 1980 par le prix d’interprétation au Festival de Cannes en 1980, avec Le Saut dans le vide de Marco Bellocchio, et celui du Festival de Berlin en 1982, pour Une étrange affaire de Pierre Granier-Deferre. N’hésitant pas à endosser des rôles provocateurs ou antipathiques, il travaille avec le jeune cinéma français, jouant dans La Fille prodigue de Jacques Doillon (1985) et dans Mauvais sang de Leos Carax (1986), qu’il retrouvera en 2002 pour Holy Motors. Il s’essaiera lui-même à la réalisation.

Il tourne également plusieurs films avec Manoel de Oliveira, de Party (1996) à Belle toujours (2006), en passant par Je rentre à la maison (2001).

Habitué du festival de Cannes, il fait partie du jury de la compétition officielle du 60e festival en 2007 sous la présidence de Stephen Frears.

Amateur de littérature, il a également enregistré une lecture des Fleurs du mal de Charles Baudelaire et de Gargantua de François Rabelais.

En 2006-2007, il interprète Le Roi Lear dans une mise en scène de André Engel, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe – Ateliers Berthier et, en 2011, il incarne, un autre souverain, un Pape saisi par le doute dans le magnifique Habemus Papam de Nanni Moretti, présenté en compétition à Cannes.

Un homme engagé.

Michel Piccoli aura également été, toute sa vie, un homme d’engagement à gauche. Membre du Mouvement de la Paix (communiste), se mobilisant pour Amnesty International, il s’opposera, aussi souvent que possible, par ses prises de position, au Front national.

Après avoir soutenu François Mitterrand en 1974, puis en 1981, il reste fidèle au camp socialiste. En , il signe avec cent-cinquante intellectuels un texte appelant à voter pour Ségolène Royal, contre une droite d’arrogance, pour une gauche d’espérance. En , il cosignera également, avec Juliette Gréco, Maxime Le Forestier et Pierre Arditi, une lettre ouverte à l’intention de Martine Aubry, Première Secrétaire du Parti socialiste, appelant les parlementaires socialistes à adopter la loi Création et Internet.

Des générations entières de spectateurs et cinéphiles se souviendront à jamais de cet artiste immense qui n’hésita jamais à prendre des risques et restera dans l’imaginaire de ces années d’or. Brigitte Bardot a déclaré aujourd’hui sur son compte Twitter : « Il avait du talent, de l’humour et il aimait mes fesses ». Un hommage qu’il aurait sûrement adoré…

© Georges Biard – CC BY-SA 3.0

Mort de Lucky Peterson, la disparition d’un grand jazzman
La 10e sélection de spectacles vivants (toujours confinés) en ligne
Paul Fourier

2 thoughts on “Michel Piccoli, la mort d’un géant.”

Commentaire(s)

  • Christer

    Piccoli n’était pas en Cet obscur objet du désir à moins de compter le fait que Il a fourni la voix française a Fernando Rey en France.

    mai 21, 2020 at 16 h 43 min
    • Paul Fourier

      C’est exact. Ma mémoire m’a trahi. J’ai corrigé en conséquence. Merci d’avoir relevé.

      mai 21, 2020 at 21 h 33 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *