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Mathieu Kassovitz : Tu ne dois pas trahir la réalité

Mathieu Kassovitz : Tu ne dois pas trahir la réalité

04 octobre 2011 | PAR Yaël Hirsch

Le 16 novembre prochain, Mathieu Kassovitz présente à son public français un film qu’il a écrit, réalisé, joué, et produit et qu’il a mis 11 ans à créer. « L’ordre et la morale » revient sur la prise d’otage de gendarmes français par un groupe d’indépendantistes Kanaks en Nouvelle-Calédonie entre les deux tours de la présidentielle de 1988. Et sur le terrible assaut que les forces françaises en place ont opéré pour étouffer l’affaire en ce moment politique crucial en métropole. Kassovitz nous a parlé de ce film dont il est fier et qu’il assume avec conviction, engagement et élégance.

Voir notre critique du film.

Comment est née l’idée de faire ce film ?
L’idée de cette affaire m’est venu par mon père qui m’a donné un livre, Enquête sur Ouvéa, enquête rigoureuse menée la Ligue des Droits de l’homme un an après l’évènement qui a révélé les dessous de cette affaire : les tortures, les exactions au-delà de l’assaut. Ce document était quasiment un scenario pré-écrit avec l’action telle que vous la voyez dans le film et tous les personnages déjà présents. Tous les éléments étaient là. Mon père m’a donné ça en me disant « Cela ferait un bon film ». Après, cela a pris 10 ans pour rencontrer les Kanaks et les convaincre de l’utilité d’un tel film. Ça a été un vrai travail commencé en 2001 et qui s’est terminé, il y a quelques mois.

Pourquoi lui avoir donné la forme d’un Thriller plutôt que d’un documentaire ou d’un film historique ?
C’est l’histoire qui voulait cela. Moi je n’ai rien choisi vous vous dites thriller, d’autres diraient film politique ou film d’action. Chacun voit ce qu’il veut. Mais quand vous lisez l’histoire minute à minute, vous avez le scenario du film. L’objectif était de rester le plus proche de la réalité. Si la réalité correspond à un thriller, cela devient un thriller. Je ne me suis pas posé la question du genre. Ave un sujet comme celui de « l’ordre et la morale », le plus important est que tu ne dois pas trahir la réalité et tu ne peux pas te permettre de varier sur des faits réels. Tu dois rencontrer des gens à droite et à gauche qui doivent te confirmer que ce que tu fais là correspond bien à la réalité. Si un témoin te dit que sur tel ou tel point tu fantasmes, même si cela ferait une scène cool, tu es obligé de l’enlever parce que cela ne correspond pas à la réalité. Le challenge est de réunir dix jours d’évènements très complexes en deux heures, d’arriver à faire passer une histoire politique et humaine complexe en deux heures. Et cela tu n’y arrives que si le scénario, toutes les phrases, toutes les scènes sont régies dans un ordre qui fait que le spectateur peut suivre, comme un thriller, tout en regardant un film politique. Et pour ce qui est de la mise en scène, pas la peine de faire le malin avec un scenario aussi fort. Je l’ai faite la plus discrète possible pour qu’elle permette au spectateur de se concentrer. Il ne faut pas perdre les gens dans cette complexité, il faut qu’ils puissent s’approprier les faits et qu’ils entrent dans l’histoire.

Le film suit du début à la fin les évènements d’Ouvéa à travers le regard de Philippe Legorjus…
Ce qui est intéressant, c’est que le personnage de Legorjus se retrouve dans le minute-à-minute. Et c’est ca qui fait qu’on tient un film. L’histoire est impressionnante, mais on en connaît plein comme ça. Ça arrive souvent des histoires d’injustice, surtout dans ce genre de circonstances-là. Ce qui était important, c’est d’abord, le contexte politique : s’il n’y avait pas eu Chirac et Mitterrand derrière, je n’aurais pas fait le film. Et puis également le fait que là on avait un personnage qui avait tout vécu : il a été pris en otage, puis après il va négocier avec les militaires avec les hommes politiques, avec les Kanaks. Je me suis dit qu’il suffisait de le suivre. Si je ne l’avais pas eu lui, comment je peux raconter cette histoire ? Ce personnage est mon fil rouge, c’est lui qui me permettait de faire un film. Sinon ça aurait été un reportage ou un documentaire, à la limite. Qui plus est j’avais Philippe Legorjus avec moi pour construire le film. Si j’étais sorti de son point de vue, je n’avais plus la garantie de coller à la réalité. Cinématographiquement parlant quand tu te fixes une éthique de mise en scène de suivre un personnage, tu ne peux pas t’en échapper. Le spectateur ne peut plus rien apprendre que Legorjus n’ait vu ou appris sur le terrain.

Quand vous avez écrit le scénario, pensiez-vous déjà interpréter Legorjus dans le film ?
J’avais prévu de donner le rôle à d’autres acteurs. Mais j’ai dû prendre le rôle pour plusieurs raisons : d’abord c’est impossible de réserver un acteur sur plusieurs années, ensuite j’avais tout de même besoin d’un acteur connu dans ce rôle pou pouvoir obtenir des financements. Et puis les Kanaks avaient aussi besoin que je m’investisse complètement et jusqu’au bout : le fait de jouer la personne qui les a trahis leur a fait comprendre que j’assumerai jusqu’au bout. Et que la seule personne qu’ils iraient voir s’il y a un problème c’est moi, acteur producteur et réalisateur du film. C’est moi qui ai tout fait, donc j’assume entièrement.

Vous avez fait de la Nouvelle Calédonie un personnage à part entière du film. Comment avez-vous procédé ?
La nature de l’île fait partie de l’histoire en elle-même, puisque c’est sa densité qui rend les otages difficiles à repérer. Les militaires sont très en colère non seulement que ceux qu’ils considèrent comme des « sauvages anthropophages » tuent des gendarmes, mais qu’ils en prennent 30 en otage pour les planquer dans une ile qui est grande comme cette table, et qu’ils ne les retrouvent pas. Ça accentue la nervosité et les antagonismes. C’est cela qui amène au choc.

Et vous avez décidé  de tourner sur place avec des Kanaks, comment s’est passée la rencontre ?
La rencontre s’est faite tout à fait naturellement. La force du peuple kanak c’est la nature dans laquelle elle vit. Si vous avez la chance d’aller à Ouvéa, vous rencontrerez des gens qui fonctionnent complètement à l’inverse de nous. Il s n’ont pas de possession, ils vivent au chant du coq, la communauté passe avant la personne. On est sur l’écoute sur la parole, à l’inverse des traditions d’ici. Cette rencontre est tellement extraordinaire et fait tellement réfléchir que ca m’a conforté dans l’idée de faire le film, de savoir ce pourquoi il fallait me battre en me levant tous les matins. Pas seulement pour raconter l’histoire de l’Ordre et la morale mais également pour parler de la culture de ces gens-là. A un moment, Alphonse (A. Dianou est le leader des indépendantistes Kanaks, ndlr) dit : « Quand vous serez au fond de l’apocalypse, nous serons les derniers survivants ». C’est la réalité : quand notre système arrêtera de fonctionner, ce qui va arriver dans… 48h, eux continueront à vivre normalement.

Du côté français, a-t-on tenté de vous dissuader de faire ce film ?
En France on ne peut pas vous interdire de faire un film. Pour vous mettre des bâtons dans les roues on ne répond pas aux demandes. Auprès de l’armée, par exemple : nous leur avons demandé de nous aider, de nous prêter un ou deux hélicoptères, des voitures militaires des années 1980, de donner un coup de main pour apporter le matériel. Surtout, afin de commencer à travailler à la réconciliation qui est importante pour le futur de la Nouvelle-Calédonie, nous leur avons demandé : « Montrez au peuple Kanak que vous êtes prêts à faire amende honorable puisqu’eux de leur côté sont prêts à montrer leurs défauts ». Évidemment on a proposé ça aux politiciens qui nous ont dit qu’ils avaient autre chose à faire. Ce qui est surprenant c’est qu’un autre film sort à peu près aux mêmes dates, « Forces spéciales » avec Benoît Magimel et Diane Kruger, film pro-militaire en Afghanistan. Ils ont eu l’aide de l’armée, avec détournement du porte-avion nucléaire pour être à l’image et tout était à disposition.

Du coup, avez-vous utilisé la 3D pour créer le matériel miliaire ?
Oui. On a fabriqué un hélicoptère en bois et puis on l’a fait voler en 3D. Il y a un véhicule bleu, blindé dans le film : il est totalement en contreplaqué et en fait tiré par la Jeep qui est devant. Donc voilà nos astuces, mais ca a été très difficile et surtout très décevant. Les militaires eux-mêmes étaient pour nous aider car ils savent qu’ils ont besoin de ça. En revanche les hauts gradés étaient contre parce qu’ils ne se posent pas la question et les politiciens suivent évidemment l’avis de ces généraux qui ne veulent pas se poser de questions. Mais c’est une mauvaise façon d’aborder le sujet ; ils n’abordent pas leur responsabilités jusqu’au bout ce qui est la suite logique des raisons pour lesquels ce genre d’évènement peut arriver.

Pensez -vous que « L’ordre et la morale » peut jouer un rôle dans la réflexion des spectateurs français sur l’histoire coloniale du pays et ses conséquences ?
Si nos gouvernements successifs avaient la capacité d’affronter le passé de la France au lieu de dire c’est du passé maintenant passons à la suite, oui ca peut faire avancer les choses, c’est un peu le but. L’histoire de la colonisation, c’est un truc complexe qui me dépasse un peu et ne m’intéresse pas trop. La colonisation entre les peuples pourquoi pas ? L’entraide entre les peuples, pourquoi pas ? Mais le faire pour les mauvaises raisons et rester pour de mauvaises raisons, c’est un problème et ca on ne peut le comprendre qu’en se demandant si l’on respecte ces peuples-là ou non. Ce qui est intéressant dans cette histoire là, c’est que le peuple Kanak a un problème car il n’est pas respecté, il n’est pas connu et reconnu donc son combat n’existe pas, c’est ca qui rend les choses dangereuses. Comme les mecs de banlieue : si on ne reconnait pas qu’il s’agit d’êtres humains et qu’on les catalogue toujours comme des crapules, des racailles ou pour les indépendantistes kanaks comme des « terroristes anthropophages », évidemment tu ne peux pas aller plus loin. Le cinéma permet de rétablir un peu d’humanité pour ces gens là et donc d’ajuster les connaissances des spectateurs sur ces sujets, donc j’espère qu’en Nouvelle Calédonie ca va aider.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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