Cinema

« Lune de miel », belle tragi-comédie entre maîtrise et naturel

« Lune de miel », belle tragi-comédie entre maîtrise et naturel

16 juin 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

Comédie à arrière-plan dramatique, cet itinéraire en Pologne vers la commémoration de la destruction de la communauté juive d’un village émeut grâce à ses qualités artistiques, qui n’empêchent pas un naturel fou d’habiter ses images aussi.

Film en forme de voyage initiatique tragi-comique, Lune de miel séduit tout d’abord par sa réalisation, à l’élégance discrète et habitée. Les plans signés par Élise Otzenberger ont d’emblée l’art de donner à sentir la vie qui habite les espaces traversés par les personnages, bien ordinaires en apparence pour certains. Un appartement au moment du départ de ses occupants en voyage, un aéroport polonais tout vide, puis un hall d’hôtel très animé : la caméra saisit ces espaces avec intelligence. Et la fluidité de cette réalisation apparaît surtout dans le passage de l’un à l’autre de ces lieux : tous apparaissent proches. On s’attache donc d’emblée à Anna et Adam, couple de jeunes mariés qui voyagent en Pologne à l’initiative de la première, avec pour but final de se rendre à la commémoration de la destruction par les nazis de la communauté juive du village de naissance du grand-père du second.

Deux acteurs entre naturel et univers personnels

Ne reste plus au naturel qu’à s’insérer et à habiter les séquences. Les interprètes lui offrent à ce titre une avenue pour qu’il vienne s’imposer. Judith Chemla convoque une fantaisie très personnelle pour jouer cette Anna hantée par une folie douce, qui peut parfois la rendre à vif et l’amener vers la noirceur. La scène où elle réclame un bortsch fait comme le lui préparait sa grand-mère, dans un restaurant polonais, marque : d’abord déroutée et en colère, elle commence ensuite à s’effondrer en larmes en égrenant « il n’y a plus rien, il n’y a plus rien ». Sa manière de traverser les émotions, associée à la finesse d’écriture et de réalisation des scènes, permet de toucher du doigt la complexité et l’humanité de son personnage, et de donner au film un côté naturel, spontané.

Face à elle, Arthur Igual se montre terrien et très nature lui aussi. Sa spontanéité fait merveille lorsqu’il essaye de tempérer sa femme et de lui ramener les pieds sur le sol, comme lorsqu’il se montre falot, légèrement amateur d’alcool, ou étonné (et pas toujours positivement) par ce qu’il découvre en Pologne. On sent qu’il impose lui aussi son univers au sein du film, et que la rencontre avec celui de sa partenaire de jeu a lieu, sans que rien d’artificiel ne vienne perturber l’humanité du récit.

Film de vagabondage à arrière-plan dramatique

On suit donc avec plaisir et curiosité les aventures de ce duo de personnages (entourés par un casting au naturel exceptionnel également, où l’on retrouve Brigitte Roüan, Antoine Chappey, Isabelle Candelier…) sur la route du village de Zgierz, où a lieu la commémoration. Et on se réjouit que le récit, pour avancer, convoque davantage la forme du « film de vagabondage » plutôt que des péripéties forcées (à l’image d’une scène de « choc culturel » dans une boutique qui atteint à une vraie folie douce, loin des clichés). Anna et Adam visitent ainsi le quartier juif de Varsovie – où ils éprouvent de la déception (ou moins bien encore) dans les rues, et de l’émotion finalement dans un cimetière – puis tentent plus tard vaille que vaille d’atteindre le lieu de leur rendez-vous avec le passé de leurs familles : tâche ardue, entre lui qui s’endort du fait de quelques verres de trop, et elle qui bifurque au volant vers un autre village, dans l’espoir d’y obtenir des informations sur sa fratrie à elle, dont elle sait peu de choses… Viendra ensuite le temps de la cérémonie, dans un cimetière à la taille réduite à travers les années, aux pierres tombales volées pour certaines.

On remarque enfin la photo, dirigée par Jordane Chouzenoux, qui baigne tout ce parcours : tout du long, l’image de Lune de miel apparaît belle, et réaliste. Ces partis-pris côté photo aident le film à dérouler son récit de façon légèrement pittoresque, mais en même temps sobre, et à une bonne distance, afin que la vie et la réflexion puissent habiter les plans. A tel point que lorsque les deux personnages principaux rencontrent, dans un cimetière, une guide âgée rescapée des camps de concentration, la séquence apparaît extrêmement réelle, comme si les figures présentes à l’écran n’étaient tout à coup plus des acteurs…

Lune de miel est à voir dans les salles depuis le mercredi 12 juin 2019.

Visuels : © Le Pacte

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La playlist qui décolle
Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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