Cinema

L’Etranger porté à l’écran par Visconti : une curiosité à redécouvrir

L’Etranger porté à l’écran par Visconti : une curiosité à redécouvrir

04 octobre 2013 | PAR Olivia Leboyer

Albert Camus ne souhaitait pas que L’Etranger (1942) fasse l’objet d’un film. Sa veuve se chargera de mener à bien une adaptation cinématographique, en confiant la réalisation à Luchino Visconti (The Stranger, 1967). Dans le rôle de Meursault, Marcello Mastroianni, parfait d’accablement et de présence-absence.

visconti camusSi le roman est bref, frappant de simplicité, le film s’étire comme une grande tache de lumière aveuglante. Cette différence dans la forme est tout à fait intéressante. Ici, ce ne sont pas les mots qui véhiculent l’impression de lourdeur, de fatigue, mais une image surexposée, trop blanche pour les yeux. Visconti réussit à nous faire ressentir la chaleur de l’Algérie, la torpeur, la saleté des rues. Marcello Mastroianni incarne un Meursault légèrement détaché, un peu absent, les yeux indécis, fatigués. Avec sa mélancolie élégante, comme étonnée, il correspond exactement à l’image que l’on pourrait avoir du personnage : présente et absente, fuyante et inflexible. Mastroianni tenait vraiment à jouer Meursault, au point d’avoir financé lui-même une partie du film. Son interprétation est parfaite, le regard glissant sur les choses, les personnes, lors de l’enterrement comme au moment du procès. Entre les temps, il y aura eu cet intermède amoureux avec Marie, la jeune dactylo croisée à la piscine. Marie, c’est Anna Karina. A l’aveuglante lumière de l’Algérie vient se superposer l’aveuglante beauté d’Anna Karina, fulgurante, souriante, vivante. Histoire esquissée, à laquelle Mersault répond à peine, séduit sans être tout à fait réveillé. Complètent la distribution Georges Wilson, Bernard Blier (en policiers interrogeant implacablement Meursault) et, surtout, Bruno Cremer en aumônier au regard fiévreux.

Un peu long, poisseux, blanc cru, Lo straniero, ne surprend pas véritablement. Il s’agit vraiment de l’adaptation du roman, dans son déroulement. Dans la filmographie de Visconti, le film est considéré comme mineur, voire un peu oublié. Mais ce choix de neutralité a quelque chose d’assez fort. Comme le roman, le film, en quelque sorte, nous échappe, nous résiste. Quelques images, Anna Karina riant aux éclats dans l’eau, ou glissant un regard éperdu sous son chapeau au procès, les yeux enflammés de Bruno Cremer, ceux, papillotant, de Marcello Mastroianni, nous restent.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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