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[L’Étrange Festival] Ouverture avec le flirt un peu trop risqué de « Brand New U »

[L’Étrange Festival] Ouverture avec le flirt un peu trop risqué de « Brand New U »

04 septembre 2015 | PAR Willy Orr

Avant le début de la projection du film d’ouverture, le président et délégué général de L’Étrange Festival, Frédéric Temps, nous annonce cette 21ème édition comme l’une, si ce n’est la meilleure de l’histoire du festival. Il revendique – à raison, sans aucun doute – que la sélection a opéré un choix très large, sans un axe forcément violent et trash auquel certains aimeraient la résumer de manière simpliste. Temps défini ensuite Brand New U comme un film particulièrement intriguant, car dérogeant à l’esbroufe propre aux films de science-fiction des grosses productions. Après une intervention concise de l’équipe du film et quelques bons mots du réalisateur Benoît Delépine, qui nous avait fait le surprenant plaisir de sa présence, les lumières se tamisent.

[rating=3]

En ouverture de l’ouverture, un court-métrage séduisant, Ghost Cell, nous présentant la ville de Paris comme un cœur qui bat, dans lequel nous descendons jusqu’à une vision microscopique des choses, afin de jouer avec les différentes échelles (moléculaire, humaine, ou urbaine), afin de créer une descente et une remontée visuelle similaire à une montagne russe organique. Transition parfaite, le générique de Brand New U est réalisé dans un style d’animation similaire au court-métrage. Premier bon point pour la programmation qui lie avec finesse deux projets différents.

104 minutes plus tard, cependant, l’avis est mitigé. Il est bien vrai, d’abord, que nous devons saluer le travail accompli par le réalisateur Simon Pummel avec ce film de science-fiction venant renverser les codes de réalisation instaurés ces dernières années dans le genre. Pas de CGI déplacée, de silhouettes virtuelles, mais « des acteurs en chair et des effets normaux » comme le soulignait Delépine avant la projection.

Le point fort du film se trouve dans une mise en scène remplie de « tricks » visuels et sonores originaux, nous permettant d’échapper à une torpeur narrative pendant une bonne partie du film, créant un univers original et visuellement intriguant. Un gimmick notamment, le son d’une prise de vue et d’un développement immédiat de polaroid, vient bercer les spectateurs en créant un contraste étonnant entre un monde futuriste et cet outil technologique déjà dépassé aujourd’hui. Autre exemple, les cabines téléphoniques sont réintroduites dans l’espace urbain, modernisées, et servent de ressort majeur au film (elles sont même à proprement parler un élément déclencheur). Un certain traditionalisme reste également ancré dans le quotidien de l’avenir. Ainsi Noël survit à tout, une scène avec des hommes en costume de père noël étant même une des meilleures du récit.

Si on s’attarde sur ce dernier, le constat est malheureusement beaucoup plus sévère. Il y avait de quoi avoir de l’espoir, pourtant. Slater (interprété par Lachlan Nieboer), le personnage principal, voit son quotidien bouleversé lorsque Nadia (Nora-Jane Noone), sa petite amie, est enlevée par une mystérieuse organisation. En découvrant que l’un des assaillants morts a la même apparence que Nadia, Slater va peu à peu être confronté à de nombreux personnages qui auront presque toujours les mêmes traits – les siens, ou ceux de Nadia –. Sans gâcher les révélations d’une histoire qui a tout de même un certain charme, nous pourrons dire que ce récit est celui de la trajectoire d’un homme lutant contre le souvenir de ce qu’il a perdu, torturé par une réminiscence permanente causée par sa confrontation à des doubles de la femme aimée.

Malheureusement, l’histoire de cet amour mort renaissant sous de multiples formes danse sur le fil d’un rasoir qui, s’il ne fait qu’effleurer la joue du personnage principal à la fin du film, sectionne nettement la carotide de notre attention dans le dernier acte du récit. A trop vouloir créer une atmosphère originale, le réalisateur oublie qu’il tenait entre ses mains une histoire prometteuse, mais jamais vraiment maîtrisée.

La problématique du jeu avec la figure du double est qu’elle peut créer une certaine ivresse visuelle, a priori positive, jusqu’au stade où l’ivresse bascule vers la mauvaise cuite. C’est le cas à la fin du film, où en cherchant à semer le trouble entre les différents antagonistes et protagonistes, Pummel nous fait oublier les enjeux et motivations du personnage principal.

Ainsi, poussé par une fatalité insurmontable, symbolisée par la firme dont il s’avère être la kafkaïenne victime, Slater doit éliminer un de ses doubles ou celui de son ancienne amante. L’enjeu est de taille et aurait pu être efficace d’un point de vue narratif. Mais le choix du personnage est bien sûr téléguidé à l’instant où son « identique », comme on les nomme dans le film, s’avère être une version caricaturale du double maléfique, et la copie de Nadia une femme fatale qui n’a qu’à écarter les cuisses devant Slater pour survivre. S’en suit une dernière scène lourde et complaisante, gâchant un contenu pourtant prometteur.

Tout n’est donc pas à jeter, bien sûr, mais si l’idée principale du film reste que refaire une vie à partir de rien est impossible, et que la fatalité du passé revient toujours nous écraser, peut-être aurait-il fallu souffler à Pummel qu’un film a la chance, lui, de pouvoir être remonté lorsque sa fin manque de mordant. Le plus dur était pourtant fait, c’est bien dommage.

La porte du festival est donc à moitié ouverte. Nul doute que sous peu, un film de la sélection saura l’enfoncer pour nous mettre une bonne claque.

BRAND NEW-U 2015. Couleur. 104 mn. VOSTF. Réalisation : Simon Pummell.Production : Reinier Selen, Janine Marmot, Conor Barry, John Keville.Scénario : Simon Pummell.Avec : Lachlan Nieboer, Nora-Jane Noone, Nick Blood.Pays : Irlande, Angleterre.Genre : Science-fiction. Première internationale. Compétition internationale.

Le programme complet de L’Etrange Festival se consulte par ici.

Visuel : (c) DR

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