Cinema
Les geôles d’Hollywood : McTiernan versus producteurs

Les geôles d’Hollywood : McTiernan versus producteurs

28 février 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Une journee en enferCa y est, il a purgé sa peine. Il va peut-être pouvoir redevenir réalisateur. Après dix mois en incarcération, le cinéaste d’Hollywood John McTiernan est sorti de prison. Sur la page facebook « Free John McTiernan », créée en avril 2013 par un collectif de journalistes et de fans français, qui y ont attiré près 10 000 personnes et personnalités en vue venues « liker », les commentaires réjouis vont bon train. Détention longue ? dure ? Pas tellement. Ce que ses fans, ses amis du cinéma et quelques représentants de la justice américaine ont dénoncé durant ces mois était un acharnement contre un homme seul, impliqué dans une affaire mais pas plus coupable qu’un autre…

Jusqu’en 2008, Hollywood, univers mystérieux et impénétrable, comptait dans ses rangs un personnage peu fréquentable mais fréquenté de quasiment tous : Anthony Pellicano. Un détective privé comme on n’en fait plus, de ceux qu’on trouve dans les films. Hélas, la réalité n’était pas un film, et les agissements de Pellicano pas du domaine de la fiction. Son moteur ? l’argent. Les affaires qu’il traitait ? divorces de stars, espionnage de relations extra-conjugales, et bien entendu, collecte d’infos secrètes sur les studios… Ses méthodes ? intimidation, corruption de policier, et écoutes illégales. Bienvenue dans la réalité crue de l’usine à rêves Hollywood.

Or, en 2008, l’usine en eut assez. Quelles furent les circonstances souterraines de la chute du « mangeur de péché », comme on le surnommait ? Une journaliste, Anita Busch, enquêtait sur les liens entre la mafia et un doux géant héroïque, chanteur, et bouddhiste du nom de… Steven Seagal. Alliance, au passage, très répandue à Hollywood. Résultat : sur le pare-brise de la voiture de l’enquêteuse, un poisson mort, une rose rouge, et un « STOP » écrit en lettres menaçantes. Ensuite, scénario on ne peut plus typique : petit escroc arrêté qui se met à table, descente, en 2002, des agents fédéraux dans le bureau de Pellicano, et découverte de preuves accablantes (bandes audio et transcriptions d’écoutes notamment) ainsi que de grenades et d’armes militaires. Première inculpation du détective. En décembre 2008, le verdict tombera : 15 ans de prison ferme. En réponse à 78 chefs d’accusation.

Des stars pour lesquelles aurait opéré Pellicano ? un nombre incalculable. Des inculpations en ce qui les concerne ? guère, au final. Sauf avec John McTiernan. Là, c’est allé loin.

RollerballEn 2000, le réalisateur d’origine irlandaise n’est pas au meilleur de sa forme. Etonnant lorsqu’on sait qu’il a signé Predator (1987), Piège de cristal (1988), A la poursuite d’Octobre Rouge (1990), Un journée en enfer (1995), le mal-aimé Last action hero (1993) et le « remake » de Thomas Crown (1999). Il n’arrive plus à s’entendre avec les producteurs, qui ont œuvré pour que son Treizième Guerrier, sorti en 1999, soit charcuté et devienne au passage, un mauvais film. C’est qu’une production mettant en scène Antonio Banderas chez les vikings, destinée à sortir en pleine saison estivale, ne pouvait pas au final devenir un film violent interdit aux moins de 12 ans. Et en 2000, voilà qu’ils remettent le couvert pour ne pas que la nouvelle version de Rollerball, que McTiernan prépare, soit en définitive un film esthétique ultraviolent interdit aux moins de 16 ans. La guerre des nerfs est engagée, à grand renfort de vandalisme, d’incendies et d’intimidation. C’est alors que McTiernan engage Anthony Pellicano, en lui demandant de mettre Charles Roven, producteur, sur écoute. Le New York Times rapportera ces propos du réalisateur : « En fait, j’ai engagé Anthony pour qu’il mette Charles Roven sur écoute au cours de l’été 2000. J’en ai parlé avec lui. Je n’ai jamais reçu de rapport. Après deux semaines, je l’ai payé et je l’ai viré. » Et il ajoute : « Mais je n’en ai pas parlé à l’agent du FBI au téléphone. » Et tout le problème sera là.

En 2006, Pellicano est toujours en procès. John McTiernan est alors contacté, par téléphone, par un agent du FBI, qui le questionne sur son recours aux services de l’enquêteur pour des écoutes illégales. Peut-être sous l’effet de l’alcool et d’un décalage horaire, McTiernan fait… une fausse déclaration. Convoqué peu de temps après, il reconnaît avoir menti et décide, pour ce qui est des écoutes… de plaider coupable. Erreur fatale.

La plus grande partie des personnalités questionnées dans l’affaire ne plaideront pas coupable. Le cinéaste s’apercevra vite des désavantages impliqués par ce choix. Au terme d’une bataille judiciaire, il sera condamné, en janvier 2013, par la Cour Suprême des Etats-Unis, à 100 000 dollars d’amende et un an de prison ferme, pour mensonge au FBI et à la Cour. Mardi dernier, il a quitté la prison mais il restera sous surveillance électronique jusqu’au 1er avril prochain.

Dès avril 2013, sa femme, soutenue par la page facebook « Free John McTiernan » -alimentée très vite elle-même par les soutiens d’Alec Baldwin, de Samuel L. Jackson, de Joe Carnahan, de John Carpenter, de Jan Kounen…- a tenté des actions vis-à-vis de la justice. Selon une source du site de L’Express, qui a rendu compte de toute l’affaire, les arguments suivants ont été avancés : « les agents du FBI seraient censés se présenter en personne, munis d’un badge et de leur pièce d’identité, pour interroger quelqu’un ; toutes les personnes impliquées dans l’affaire Pellicano ont par ailleurs été contactées via leur agent ou leur avocat par le bureau fédéral avant d’être entendues ». « Seul McTiernan », apparemment, « aurait été approché par téléphone ». De surcroît, « il n’aurait pas prêté serment », rendant caduque la déclaration mensongère. Et sur ce point, « [la juge] Fischer aurait refusé que le jury soit informé d’une erreur de procédure »…

Victime car montré en exemple dans une affaire, ou juste dépressif malhonnête ? Le fait qu’il ait été le seul à être gravement condamné lors de l’affaire Pellicano laisse à penser, quelque peu, qu’un acharnement est entré en compte. Sans doute parce qu’entre McTiernan et les producteurs, le lien s’était cassé. Hollywood aime les talents. Il leur pardonne plus rarement leurs écarts de conduite.

Visuel : © affiche Une journée en enfer

Visuel : © affiche Rollerball

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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