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[Les Arcs, jour 3] Deux films venus de l’Est en compétition et le point sur les femmes dans le Cinéma Européen

[Les Arcs, jour 3] Deux films venus de l’Est en compétition et le point sur les femmes dans le Cinéma Européen

12 décembre 2016 | PAR Yaël Hirsch

Ce troisième jour du Festival du Film Européen des Arcs 2016 a été marqué par divers événements aussi éclectiques que précieux : deux films de la compétition tout à fait passionnants, une igloo party en altitude et une table-ronde importante sur la place des femmes (et notamment des réalisatrices) dans le Cinéma Européen.

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La journée a commencé dans les cimes: la magnifique salle de ciné 2000 aux Arcs 2000 montrait un autre film de la compétition : Fixeur. Après Picnic qui nous avait déjà beaucoup séduits, le réalisateur roumain Adrian Sitariu nous a complètement sidérés par son art de la mise en scène dans ce film qui suit un journaliste roumain « fixant » une équipe de documentaristes français sur un sujet de proxénétisme. Patient et très travailleur, Radu, le héros, cherche à obtenir l’interview d’une jeune prostituée de 14 ans rapatriée de Paris en Roumanie après avoir eu le courage de porter plainte contre son client. C’est par un cousin haut placé que Radu obtient un rendez-vous chez les sœurs qui ont recueilli la jeune-fille. Mais parviendra-t-il au bout de l’enquête pour permette au reportage français sur le trafic humain d’exister?

Tout commence et finit à la piscine publique où le Radu entraîne son petit bout de chou de beau-fils à nager, avec patience et néanmoins fermeté. Portrait glacial et profond d’une Roumanie très européenne, Fixeur pose, par ses plans réfléchis et ses acteurs brillants, des questions fondamentales sur la liberté de la presse, les limites de l’investigation et les enjeux de l’éducation. Le tout,  porté par une intrigue que Sitaru transmue en véritable thriller. On s’identifie, on s’émeut, on se braque auprès de personnages perdus dans une Roumanie aussi familièrement européenne que post-Ceauscu. Un petit bijou de cinéma et de production européenn.

Fixeur, de Adrian Sitariu, avec Tudor Aaron Istodor, Mehdi Nebbou, Nicolas Waczycki, Diana Spatarescun, Roumanie, 2015, 28 min, en compétition.

L’Après-midi a été marqué par une conférence importante sur la place des femmes dans le cinéma européen, à l’espace professionnel des Arc 1950. Les résultats de l’enquête commandée par cette 8e édition du Festival, qui a mis 10 réalisatrices prometteuses à l’honneur, a pu être présentée. Soutenue par le CNC (qui avait déjà commandé un grand bilan sur la question en 2014), cette Etude sur l’émergence d’une nouvelle génération de réalisatrices européennes part de données quantitatives et qualitatives à propos de 30 pays (aux membres de l’UE s’ajoutent: Suisse, Norvège, Russie et Turquie) pour la période 2012-2015. Partant du principe qu’un réalisateur (et a fortiori une réalisatrice) ne s’impose comme confirmé à partir du 3 e film, l’analyse évoque des générations en fonction de nombre de films sortis en salle.

En clair, question genre, le bilan est plutôt sombre avec seulement un film sur 5 projetés en salles tournés par des femmes en Europe. L’Italie a la pire position avec moins d’un film sur dix réalisé par une femme et la Norvège est au « top » avec un film sur trois réalisé par une femme. La bonne nouvelle? Sur les dernières années, les courbes s’affolent et le nombres de réalisatrices du premier film par rapport au nombre de réalisateurs est en pleine croissance. L’étude conclue donc à la venue d’une nouvelle génération de réalisatrices influentes. Elle se concentre également sur les politiques mises en places dans divers pays d’Europe pour promouvoir plus d’égalité : quotas, études, conférences, débats ou « bossting camps », l’arsenal envisageable est riche et les mentalités sont peut-être entrain de changer.

Parlant mentalités, parmi les femmes présentes autour de la table-ronde, elles sont plusieurs à nous avoir expliqué que les femmes elles-mêmes n’aiment pas se dire féministes, surtout dans le cinéma. « Les femmes n’osent pas dire qu’elles sont féminines parce qu’elle ne veulent pas poser de problème ou dire qu’elles luttent contre quelque chose », a déclaré la puissante directrice de l’Institut du Film Suédois, Anna Serner, avant de nous raconter son combat. La réalisatrice autrichienne Jessica Hausner (Amour fou) a avoué « je pense que je suis ce genre de femme qui n’est pas une féministe » disant qu’elle n’aimait pas passer « pour fragile », avant de préciser que son mari lui, l’était. Enfin, la productrice belge Diana Elbaum (Entre chien et loup) nous a parlé de son projet de suivi des femmes réalisatrices. Il démarre la semaine prochaine avec une aide à l’écriture de scénario (« Il est plus difficile pour les femmes de lancer un projet qui n’est pas parfait) en immersion avec leurs scénaristes en Bretagne chez Group-Ouest prenant 15 jours, et puis une semaine en novembre prochain d’aide au discours pour lever des fonds et pitcher son film. Si la productrice ne s’est pas posé la question du genre avant de faire son métier, elle désire aussi aider de jeunes productrices qui l’épaulent dans ce nouveau projet. Les trois femmes de cinéma présents autour de la table ont toutes mis l’accent sur la question de la qualité des projets. Et malgré tout, une jeune réalisatrice plus si jeune et dépasse les 35 ans après deux films risque fort, eu égard aux schémas encore existant notamment dans les pays latins, de se trouver dix ans à avoir du mal à diriger un tournage avant de pouvoir reprendre avec des enfants grands mais un réseau entre-temps éteint.

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Le deuxième film de la compétition présenté aujourd’hui était un deuxième long-métrage russe et très perché. Zoologie parle d’une femme d’un certain âge qui vit encore avec sa mère et est responsable des achats dans un zoo. Un grand coup de fatigue l’abat et une longue queue lui pousse. Mais les médecins russes n’ont qu’une lubie : lui faire faire une radio, tandis que les popes et les magiciens la prennent pour le diable. Un radiologiste jeune et un peu fou tombe amoureux de ce monstre au visage doux et à l’adolescence assez éternelle… Le film a été présenté aux arcs 2000 par son tout jeune réalisateur (pas même 30 ans!) Ivan Tverdovsky et le producteur du film Guillaume de Seilles. Avec une mise en scène soignée, un tête et une queue d’atmosphère bien trempées, Zoologie ne laissera pas le public des arcs indifférent et sort en France le premier mars 2017.

Zoologie, de Ivan Tverdovsky, avec Natalia Pavlenkova, Dmitri Groshev, Russie, France, Allemagne, 87 min. En compétition.

La soirée s’est prolongée avec un dîner en compagnie de l’équipe du film L’indomptée, et quelques verres en altitude, la tristesse au cœur de devoir quitter les arcs avant demain matin.

visuels ; YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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