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Les Adieux à la reine, Benoît Jacquot filme merveilleusement le temps perdu de Versailles

Les Adieux à la reine, Benoît Jacquot filme merveilleusement le temps perdu de Versailles

10 mars 2012 | PAR Olivia Leboyer

Après Au fond des bois (2010, avec Isild le Besco), Benoît Jacquot livre un film superbe et troublant sur le Versailles de juillet 1789. Un monde de femmes, avec trois actrices incandescentes : Léa Seydoux, Diane Kruger et Virginie Ledoyen. Les adieux à la reine sort le 21 mars, ne le manquez pas !

Benoît Jacquot restitue le mundus muliebris de Versailles, en suivant, littéralement pas à pas, la jeune lectrice de la reine, Sidonie Laborde (Léa Seydoux). S’il adapte le roman de Chantal Thomas, il reste fidèle à ses propres obsessions, en filmant des jeunes femmes confrontées au temps qui passe, ici le temps tragique et historique.
En adoration devant Marie-Antoinette, Sidonie goûte chaque heure passée dans l’intimité de la reine. Aussi cache-t-elle soigneusement ses talents de brodeuses, qui l’éloigneraient de la compagnie royale. Benoît Jacquot parvient avec sensibilité à nous faire ressentir le peu de temps qu’il reste : dans sa minuscule chambre, Sidonie garde une splendide pendule en or, prêtée par le Château ; lorsque la reine se pique d’avoir, le plus vite possible, un dahlia brodé, Sidonie travaille sans relâche deux jours entiers. Lumineux, ces deux symboles du temps qui fuit, des beaux jours qui ne reviendront plus, nous atteignent directement : frappante, l’image de la fleur brodée, délicate et mélancolique, illustre à merveille le destin de la reine.
En suivante pétrie d’obéissance et de ferveur, Léa Seydoux est bouleversante. Belle et mystérieuse, elle n’est cependant personne à la cour, juste une charmante silhouette. C’est pour la Polignac (vénéneuse Virginie Ledoyen, à la voix si envoûtante) que la reine se consume. Sidonie n’est, à ses yeux, qu’une confidente, une adjuvante, une de ces servantes que l’on trouve, par exemple, chez Marivaux, et dont on peut disposer à son gré (la fin du film rappelle particulièrement la cruauté de Marivaux, que Benoît Jacquot connaît bien).
Dans Les adieux à la reine, Versailles est montré comme le point aveugle de la Révolution, un endroit clos, confiné, lieu de tous les paradoxes : le luxe et la saleté se mêlent ; entre nobles et domestiques, la familiarité et la distance se chevauchent étrangement. Noémie Lvovsky, Michel Robin, Julie-Marie Parmentier, Lolita Chammah, Dominique Reymond, incarnent magnifiquement ces petites ombres de Versailles.
Les échos de la prise de la Bastille font naître une stupeur incrédule, suivie d’une panique larvée. Il y a ceux qui partent, sans se retourner et sans se soucier de l’honneur de leur rang, et ceux qui restent, en dépit du bon sens, parce qu’ils sentent que leur place est ici. Les premiers, nous les observons depuis une fenêtre, en contrebas. La plupart du temps, c’est également ainsi qu’apparaît le roi, vu d’en haut, de loin, comme écrasé. Ce roi, Xavier Beauvois réussit à lui donner, en quelques scènes, une vraie épaisseur (« Le peuple ne veut plus seulement du pain ! Il veut du pouvoir ! Comme si l’on pouvait désirer le pouvoir… lance-t-il, désabusé »). Fin de partie… Face à lui, Diane Kruger est resplendissante en Marie-Antoinette tour à tour frivole, lucide, puis de nouveau perdue dans ses illusions et éperdue d’amour pour Gabrielle de Polignac. Et si elle l’aime autant, c’est précisément parce que Polignac lui échappe, parce qu’elle n’est pas fascinée par la Reine mais gouvernée par sa seule liberté. Cette liberté, la jeune Sidonie ne la conçoit même pas, pleinement heureuse d’obéir, de faire don à la reine de sa personne.

Une perception sensible et frémissante de la Révolution, un grand et beau film.

Les adieux à la reine, de Benoît Jacquot, France, 1h40, avec Léa Seydoux, Diane Kruger, Virginie Ledoyen, Xavier Beauvois, Noémy Lvovsky, Michel Robin, Julie-Marie Parmentier. Sortie le 21 mars.

(c) Carole Bethuel

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

4 thoughts on “Les Adieux à la reine, Benoît Jacquot filme merveilleusement le temps perdu de Versailles”

Commentaire(s)

  • Olivier

    La relation entre Marie-Antoinette et Madame de Polignac est à mon sens très excessive. Pour une vision plus juste et plus conforme à la réalité historique, voir le livre de Nathalie Colas des Francs, « Madame de Polignac et Marie-Antoinette » (Ed. Les3 Orangers).

    avril 5, 2012 at 15 h 41 min

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